MAROC
15/02/2015 11h:16 CET | Actualisé 16/02/2015 08h:58 CET

Rachid Benzine : L'islamologue de passage au Maroc a débattu du coran à la lumière des sciences sociales

Elise Jaunet

INTERVIEW - C'est à Kulte Gallery & Editions, à Rabat, que le HuffPost Maroc a rencontré Rachid Benzine, islamologue-chercheur invité pour un séminaire sur le coran à la lumière des sciences sociales. En ces temps obscurs, l'auteur des "Nouveaux penseurs de l'Islam" et du "Coran expliqué aux jeunes" nous offre un éclairage nécessaire sur les textes.

HuffPost Maroc : Vous êtes si l'on peut dire un "archéologue de l'Islam", attaché à la mise en contexte du coran et à sa lecture historique, et surtout à la transmission de ce savoir par l'enseignement. D'où vient votre engagement ?

Rachid Benzine : Je suis né à Kénitra, mais j’en suis parti pour la région parisienne, avec ma famille, à l'âge de sept ans. Je suis donc un fils de l'immigration. Mon père est un érudit de l'islam, au sens classique du terme, qui a su me transmettre le goût du coran et de l’étude. Adolescent j'ai, ensuite, rencontré un certain nombre de chrétiens dans le domaine associatif. La manière dont ceux-ci vivaient leur foi et l'action sociale qu'ils menaient sans chercher à convertir les autres m'ont fortement impressionné. Ce rapport intime à la foi et ces rencontres m'ont conduit à diverses lectures portant sur la compréhension et l’interprétation des Ecritures considérées comme sacrées, du théologien chrétien Eugène Drewermann à l’historien de la pensée islamique Mohammed Arkoun. J’ai été passionné par les travaux de ces hommes qui lisaient les grands textes religieux à la lumière des sciences humaines, et je me suis à mon tour engagé dans cette voie. Aujourd’hui, je continue d’explorer le contexte historique de l’apparition du message coranique tel que le texte du coran lui-même en rend compte, et je m’efforce de transmettre ce que j’ai reçu et trouvé dans le cadre de mes recherches, notamment à l’Institut Politique d’Aix-en-Provence ou à la faculté Protestante de Paris.

Comment expliquez-vous cette montée de violence au nom de l'islam?

Ce qui se passe aujourd'hui est le fruit de plusieurs facteurs: sociologiques, économiques, politiques… Entrent en ligne de compte des conflits internes à l’islam et l’exercice de rapports de force entre plusieurs États… Il est clair que, depuis quelques décennies, l'islam vit au niveau mondial une tragédie à l’ampleur inédite, une sorte de guerre fratricide où est notamment en jeu la manière de se définir en tant que musulman. Wahhabites, takfiristes, ou relevant de la pensée des Frères Musulmans, sunnites ou chiites, ces différents courants s’efforcent d'avoir le monopole de la définition du musulman. La bataille fait d’autant plus rage que les instances d'autorité classiques musulmanes qui régulaient le conflit des interprétations, ont tendance à ne plus suivre dans le cadre de ce que la mondialisation apporte, notamment le bouleversement provoqué par le développement d’Internet qui fait que la transmission traditionnelle a de moins en moins de place. Nous sommes d’ailleurs en présence de générations en rupture de tradition et de sa transmission. On peut observer une double rupture : d’une part avec la modernité intellectuelle, qui n’a pas atteint des pans entiers de la pensée islamique ; d’autre part avec la tradition musulmane classique transmise par la famille. Ceux qui, à travers le monde, craignent et réfutent l'islam, vont le dépeindre ontologiquement violent, cueillant de ci de là, dans le texte coranique, des versets comportant des éléments qui relèvent de la violence. Certains iront voir, aussi, dans la Sīra, la biographie élogieuse du Prophète, des informations confortant leur conviction initiale. Dans ces textes, vous pouvez, en effet, trouver des éléments de violence, comme vous pouvez trouver des éléments de paix. Les textes sont devenus des enjeux de légitimation, d'autant plus qu'ils sont fantasmés. Mais on a aussi affaire aujourd'hui à tout un discours musulman qui affirme que Daech et autres monstruosités se réclamant de l’islam ne sont pas l'islam. Je pense que c'est une manière de se dédouaner qui n'est pas à la hauteur intellectuelle des défis qui se présentent. Daech ce n’est évidemment pas tout l’islam, mais c’est néanmoins un des fruits d’un certain type d’islam qui est cultivé, véhiculé, entretenu depuis quelque cinquante ans dans toute une partie du monde musulman.

Quelles sont les solutions pour faire face ?

Il y a un vrai déficit d'histoire en ce qui concerne l'islam des origines. Nous sommes toujours dans l’histoire sacrée, celle qui a été forgée avec une préoccupation apologétique et non point avec un souci d’appréhender vraiment la réalité des événements qui ont conduit à l’émergence de l’islam puis à la construction de l’islam comme système religieux. L’approche vraiment historique, et non pas la répétition de discours merveilleux et édifiants, est nécessaire pour nous aider à clarifier le rapport au passé et démystifier un certain nombre de lectures. Une des tendances que l’on observe le plus, consiste à faire des sélections de versets coraniques qui paraissent aller dans un « bon sens » afin d’atténuer les aspects « rugueux » d’autres versets. Parce que les takfiristes et autres djihadistes utilisent tels ou tels versets pour leurs noirs dessins, on leur en oppose d’autres.

Mais est-ce efficace de tenter ainsi, d’une certaine manière, de jouer le coran contre le coran?

Mieux vaut chercher à saisir l’enracinement historique de tous ces versets. Quand la croyance devient folle, ainsi qu’on le constate avec Daech et ses émules, on ne saurait la combattre en lui opposant d’autres manières de croire, mais par l'Histoire. De mon point de vue, je ne parle pas de "réforme de l'islam", mais de promotion de l'Histoire avec un grand "H". Or nous sommes encore trop peu nombreux à tenir ce discours. Je suis persuadé que si on pouvait faire en sorte que les livres d'éducation islamique intègrent des éléments de la recherche historique, ceux qui remettent les mots dans leur contexte précis des origines, on n'en serait pas là.

Par exemple, la notion de jihad pré-existe au coran et est issue directement de la société arabe du 7ème siècle. Le coran ne fait que l'utiliser à son profit. L'idée de base est celle de l'effort « juhd » que l'on fait pour aboutir à un objectif. Dans le coran lui-même de période dite mekkoise donc avant l'entrée dans les combats de la période médinoise qui suit l'hégire de Muhammad, on lit par exemple (coran 29, 8 et 31, 15) que si les parents font le jihad (c'est-à-dire tous leurs efforts) pour que leurs fils demeurent polythéistes, ceux ci ne doivent pas leur obéir. Nous avons là le sens primitif non encore "islamisé".

Et le jihad a été "islamisé" quand ?

La notion réapparaît durant les combats de la période médinoise (les razzias) lorsque Muhammad exilé à Médine lance des actions contre son ancien groupe non pour le détruire mais pour tenter de le rallier. Ce qu'il parvient finalement à faire en mêlant combat et négociation. Dans ce nouveau contexte, le jihad ne signifie en aucun cas la guerre sainte, mais l'appel à s'engager ou à contribuer à l'action en cours. Il faut savoir en effet que dans la société de l'époque toute action armée était basée sur le volontariat. Chaque fois qu'une action était lancée, on faisait appel aux volontaires pour s'y engager ou fournir des moyens de combats. Quand l'action était terminée et le butin distribué (le but de Muhammad n’était pas le butin mais faire entrer son groupe dans l’alliance de son dieu) chacun retournait à ses affaires. Toute action engagée devait en effet être utile et rapporter un bénéfice à ceux qui s'y engageaient. L'idée de se sacrifier au combat était totalement étrangère à cette société qui vivait sur un mode totalement pragmatique et utilitariste comme c'est le cas dans les économies de survie. Mourir au combat, c'était affaiblir son groupe et manquer aux siens et c'est ce que l'on craignait par dessus tout. Le coran de la période médinoise est d'ailleurs plein de ces histoires d'hommes qui refusent de s'engager. Les lecteurs d'aujourd'hui peuvent croire naïvement que la répétition de "engagez vous" dénote l'enthousiasme des combattants. Anthropologiquement, c'est évidemment tout le contraire qu'il faut comprendre.

Quand on travaille sur le coran, il faut apprendre à faire une "cure de désislamisation" ! Les croyants de l’islam, la plupart du temps, sont habités par un imaginaire qui est lié à l'islam comme religion dogmatique élaboré à la fin du VIIIème-IXème siècle par une population de convertis. A cela, il faut substituer un autre imaginaire qui tienne compte de l'Histoire. Car souvent, faute d'Histoire, on se raconte des histoires et on fait des histoires...

Quel est le rôle des intellectuels musulmans dans ce combat ?

Les intellectuels sont censés avoir les moyens d’observer une distance critique. Ils sont appelés à la rigueur et à la liberté. Beaucoup travaillent de manière isolée. Il est important qu’ils parviennent à se concerter, à s’encourager, à entrecroiser leurs savoirs et leurs recherches. La question de l’islam ne saurait appartenir qu’aux seuls religieux ou à ceux qui prétendent avoir vocation à diriger les croyants (et qui sont de moins en moins des savants religieux !). Nous avons besoin d’hommes et de femmes qui scrutent le monde du religieux, les textes et les structures, à partir de l’histoire, de la sociologie, de la linguistique, de la philosophie, de la psychanalyse, etc.

Pensez-vous que l'islam est mal enseigné à l’école?

L’éducation islamique est souvent une catastrophe ! Il faut absolument que nos systèmes d’enseignement revoient la manière dont ils parlent de l'islam, et aussi la manière dont ils parlent des "autres" (juifs chrétiens, etc ), ceux qui ne sont pas musulmans. Il faut que l'islam intègre l'Autre dans sa théologie, en partant du principe que le texte coranique des origines parlait à des gens qui ne sont pas nous, et auxquels nous ne pouvons pas nous identifier trop rapidement, sans discernement.

La sacralisation est-elle dangereuse ?

Toute sacralisation excessive peut entraîner de la violence. Ainsi, il y a toute une "textolâtrie" qui porte principalement sur le coran et les recueils de hadiths qui font que la figure du Prophète est tellement sur-investie, idolâtrée, qu’elle donne lieu à une inversion, à une dérive de l'islam où le Prophète devient plus important qu'Allah !

Comment expliquer cette dérive ?

Lorsque l’islam est sorti de la péninsule arabique et qu’il s’est développé dans d’autres univers que celui des tribus des origines, il s’est retrouvé confronté à d’autres cultures, d’autres religions, en particulier le zoroastrisme et le manichéisme en Perse, et le christianisme des pays longtemps dominés par Byzance. Dans ce contexte de concurrence religieuse, il a fallu forger une figure du Prophète capable de rivaliser avec d’autres grandes figures fondatrices de religions ou d’empires. La Sīra du Prophète comme les recueils de hadiths relèvent de cette construction. Or cette manière de sacraliser le Prophète qui est devenue si fréquente de nos jours, pose problème. Ce n'est plus Dieu et son Prophète : c'est le Prophète et son Dieu ! L’ordre hiérarchique a été comme inversé ! Les gens projettent leurs désirs, leurs frustrations, sur la figure du Prophète, dont ils attendent qu’il remplisse des fonctions qu'il ne remplissait pas auparavant.

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