MAROC
10/02/2015 12h:53 CET | Actualisé 10/02/2015 13h:39 CET

Le Professeur Chraïbi, président de l'Association de lutte contre l'avortement clandestin, s'explique après avoir été démis de ses fonctions par le ministère de la Santé

Le Professeur Chraïbi, président de l'Association de lutte contre l'avortement clandestin, s'explique après avoir été démis de ses fonctions par le ministère de la Santé
HuffPost Maroc
Le Professeur Chraïbi, président de l'Association de lutte contre l'avortement clandestin, s'explique après avoir été démis de ses fonctions par le ministère de la Santé

INTERVIEW - Après 30 années de bons et loyaux services, le docteur Chafik Chraïbi, figure emblématique de la société civile, a été démis du jour au lendemain de ses responsabilités en tant que chef de service à la maternité des Orangers à Rabat. La raison? Un documentaire au CHU diffusé sur France 2 qui n'a pas été du goût du ministère de la Santé, à l'origine de cette décision inexplicable. Le président de l’Association de lutte contre l’avortement clandestin se confie au HuffPost Maroc.

HuffPost Maroc: Comment et quand vous a été notifiée la décision?

Chafik Chraïbi: La décision m'a été annoncée brutalement, le 27 janvier. Je suis venu comme chaque jour pour la réunion avec mes médecins. A la fin de la réunion, je sens que quelque chose ne tourne pas rond. Le médecin qui a été placé pour assurer mon intérim se met à gesticuler et à faire le chef. Là, j'ai demandé ce qu'il se passait, s'il y avait un problème que je pouvais régler.

On me répond qu'il y a un nouveau chef de service. Je monte dans mon bureau, pensant qu'un deuxième chef de service avait été nommé, vu que cela avait été envisagé un certain temps. J'étais à mille lieues de m'imaginer que je pourrais être démis de mes fonctions de chef de service de gynécologie obstétrique au CHU des Orangers de Rabat. Mais là, l'administration m'apporte un papier du ministre, m'annonçant la décision.

Quels sont les arguments qui vous ont été avancés par le ministère de la Santé?

Des arguments infondés. Depuis le 10 décembre, soit la veille de la diffusion du reportage, au moment où France 2 l'a annoncé, les reproches ont commencé à pleuvoir. La direction du CHU m'a reproché d'avoir permis à l'équipe télé de tourner sans autorisation. Or, j'insiste, le tournage a été fait avec toutes les autorisations nécessaires des autorités compétentes.

Cela faisait 15 jours que les équipes de France 2 étaient à l'hôpital jour et nuit. Comment ont-elles pu tourner sans autorisation, alors qu'il y a une direction au CHU, une administration, etc.? Pourquoi ne les a-t-on pas arrêtées, pourquoi ne m'a-t-on pas envoyé un courrier pour me signifier que France 2 devait arrêter de tourner? On n'a quand même pas filmé à 3h du matin. Le tournage s'est fait au vu et au su de tout le monde. Les journalistes de France 2 ont également tourné au tribunal de Meknès, au Parlement où ils ont interviewé l'ex-ministre de la Santé Mme Nouzha Skali, à Dar El Hadit el Hassani (institution religieuse, ndlr) où ils ont parlé au directeur de l'école, toujours avec les autorisations nécessaires.

Autre reproche: ma communication filmée avec la chef du service de réanimation, qui après avoir été convoquée par la direction, nie avoir été mise au courant que France 2 était présente, ce qui est totalement faux, puisque le reportage diffusé montre bien qu'elle était en pleine interview avec eux. Un seul médecin de garde a demandé à ne pas être filmé, et son choix a été respecté. On nous reproche enfin d'avoir filmé à son insu le visage d'une patiente en train d'accoucher. Faux. On a obtenu son accord, d'ailleurs on la voit toute rayonnante quand je lui remets son bébé dans les mains. Je le répète, celle femme était consentante et l'équipe de garde peut en témoigner. Nous avons fait plusieurs émissions auparavant: France Ô, France 24, TV5, 2M, Al Aoula... Jamais un tel problème ne s'est posé.

Que dit le Conseil de l'Ordre des médecins sur cette affaire?

Je suis passé devant la commission disciplinaire du Conseil de l'ordre, après que le ministre l'a saisi. La commission n'a rien retenu contre moi. Le PV qu'elle sortira bientôt en attestera.

En outre, l'arrêté du ministre de la Santé affirme que c'est en se basant notamment sur la décision de la commission scientifique de la faculté de médecine qu'il me démet de mes fonctions, ce qui est également faux. Mon entretien avec le doyen de la faculté me confirme que la commission a statué en disant que seule les autorités compétentes (le ministère de la Santé, ndlr) pouvaient prendre la décision de me démettre de mes fonctions, et le PV fait foi.

En avez-vous parlé au ministre?

J'ai essayé de lui parler, il ne m'a pas répondu, ni à mes appels ni à mes SMS. J'ai demandé à avoir une audience par courrier ou par l'intermédiaire d'autres personnes, mais rien du tout. Je pense pourtant que c'est mon droit d'être reçu par le ministre pour m'expliquer. J'ai toujours montré que notre objectif au niveau de la maternité et l'AMLAC (l’Association marocaine de lutte contre l’avortement clandestin) était de préserver la santé des femmes et des enfants. On ne veut plus voir des femmes arriver dans des conditions déplorables suite à des avortements clandestins ou des enfants abandonnés ou tués par leur mère suite à une grossesses non désirées.

Nous pensons que le fait d'éviter une grossesse non désirée, c'est de la prévention. Mais quand une grossesse non désirée est là, suite à un viol, une maladie grave, un cas d'inceste ou de malformations foetales graves, etc., au lieu de faire un avortement clandestin dangereux, il est préférable que la loi autorise qu'il soit fait dans de bonnes conditions et en toute légalité. Nous n'encourageons pas l'avortement, nous voulons qu'il soit fait dans de bonnes conditions.

Comment pensez-vous réagir maintenant face à la décision du ministère de la Santé?

Je ne voulais pas, pour ne pas rajouter de l'huile sur le feu, crier au scandale, ni dans la presse, ni sur les réseaux sociaux. Je comptais avoir recours à la justice. Mais ce que je lis dans la presse aujourd'hui m'inquiète, car on me condamne alors que les reproches du ministère de la Santé ne sont pas avérés. Mon honneur est bafoué. Les gens me respectent et respectent mon combat. Et puis, que sais-je, je lis dans la presse que ce ne sont là que des sanctions préliminaires. Je dois donc me défendre.

A quoi ressemble votre quotidien aujourd'hui à la maternité?

Je continue à faire mon travail comme d'habitude. Je ne m'occupe plus de la formation des médecins et des activités scientifiques. Je fais mes consultations et mes opérations. Je suis content de pouvoir compter sur le soutien de mes collègues. Le jour où la bombe est tombée, une écrasante majorité du personnel m'a témoigné son soutien, et a signé une lettre d'indignation et de reconnaissance en solidarité avec moi.

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