MAROC
28/01/2015 03h:43 CET | Actualisé 28/01/2015 03h:57 CET

"The Sea is behind" de Hicham Lasri: Une tragi-comédie hors du temps

INTERVIEW - Sélectionné au Festival international du film de Berlin, qui se tiendra du 5 au 13 février, "The Sea is Behind" est le troisième long métrage du réalisateur Hicham Lasri. Travestissement, folie et faux-semblants: comme "The End" ou "C’est eux les chiens", son nouveau film sort des sentiers battus, offrant aux spectateurs une fable loufoque en noir et blanc sur les tréfonds de la société marocaine. Entretien.

HuffPost Maroc: Racontez-nous un peu l’histoire de “The sea is behind”…

Hicham Lasri: C’est l’histoire d’une troupe qui organise la cérémonie de la h’dya, une procession de mariage. On suit Tarik, le personnage principal, un troubadour qui se grime en femme pour danser sur la carriole. Mais aussi son père, dont le cheval s’arrête dans la première partie du film parce qu’il est trop vieux. On lui explique qu’il faut l’abattre, mais il refuse. Pendant ce temps-là, chacun des musiciens, qui sont au chômage, essaient de trouver un sens à leur vie. Aussi, l’eau est touchée par une sorte de bug : elle transforme et pollue tout. Le film se situe dans une époque uchronique: on ne sait pas si on est dans le passé, le présent ou le futur. On est en fait proche de la fable de science-fiction.

Pourquoi ce titre?

C’est une référence directe à Tarik Ibn Ziad qui, au moment des croisades, a conquis l’Andalousie. L’un de ses discours les plus fameux est celui prononcé au moment où il traverse la Méditerranée et se retrouve de l’autre côté, en Espagne. Ses soldats avaient peur. Il brûle alors toutes les barques, et dit à ses soldats: "La mer est derrière vous, et l’ennemi est devant vous. Il ne vous reste que la patience". C’est un personnage qui fait aussi une apparition dans le film.

Que représente le personnage principal, qui se travestit dans le film?

Tarik est porteur de la fragilité actuelle, celle du monde arabe et du Maroc en particulier. Il représente la limite entre virilité et homosexualité, entre virilité et travestissement. Il parle aussi des faux-semblants: c’est la tragédie d’un homme qui n’a jamais été ce que les autres ont pensé de lui. Ce n’est pas parce qu’il s’habille en femme qu’il est homosexuel. C’est son métier, mais pour ça, il souffre de ségrégation assez violente, notamment de la part d’un des personnages qui lui a arraché sa femme, ses enfants, sa maison.

Pourquoi avoir choisi le noir et blanc?

Pour moi, c’est important de comprendre que l’histoire se passe dans une sorte de fréquence parallèle. C’est un monde où il n’y a pas de téléphones portables, où l’eau salit. Il y a beaucoup de bruits parasites, comme des mouches ou des moustiques. Il y a aussi des références aux premiers "Mad Max": dans ce monde-là, la civilisation arrive presque à bout, elle est essoufflée. Les personnages sont des rescapés, des gens qui se retrouvent sur le rivage de leur vie, le rivage d’une époque très trouble, très particulière. Je ne voulais pas raconter cette histoire au premier degré, en couleur. J’avais envie que le spectateur entre dans une bulle, qu’il la traverse, qu’il subisse et ressente des choses assez dures et violentes, avec des personnages atypiques. Je pense que le noir et blanc permet tout cela.

Vous vous intéressez souvent aux marginaux dans vos films. Qu’est-ce qui vous touche chez eux?

Ils sont des révélateurs des différentes facettes du Maroc. Le Maroc qui aspire à être très européanisé, très carré, très "dégagé des oreilles"; le Maroc ordinaire, avec les gens étalés comme du beurre sur les terrasses de café. Et le Maroc de ceux qui ont une fêlure intérieure beaucoup plus profonde.

J’aime bien aller chercher la différence, l’originalité, ces gens qui sont porteurs du Maroc que l’on n’a pas envie de toucher, même avec le bout de nos orteils; le Maroc qui nous effraie, les mendiants, les gens qui parlent seuls dans la rue, les fous que tout le monde fait semblant de ne pas voir. J’ai de la tendresse pour ces personnes-là, qui disent beaucoup de choses des soubassements de notre culture, et de la manière dont s’est construit le pays, sur des strates de compétences mais aussi d’incompétences. Je suis un enfant des années 80: à l’époque, il était moins évident de cacher ce genre de personnes, de les mettre sous le tapis…

Votre film a été sélectionné pour la 65ème édition de la Berlinale… C’est un aboutissement pour vous?

C’est un film qui a été fait, un peu comme "C’est eux les chiens", en dehors des sentiers battus de la production. On l’a porté à bras le corps avec mon équipe, on y a cru. Quand un film part dans un festival comme celui-là, ça me décharge du poids de le porter. Ça me permet en fait d’aller vers le suivant. A partir de maintenant, il est dans la place publique, les cinéphiles vont le porter à leur tour, en parler, en bien ou en mal. Moi, je pose mon bagage et j’en porte un autre: mon prochain film, qui s’intitulera "Affame ton chien".

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