ALGÉRIE
22/01/2015 10h:01 CET

Tramor Quemeneur, historien: "Jacqueline Guerroudj est restée tout entière et algérienne et engagée"

L'historien Tramor Quemeneur.
Youssef Zerarka
L'historien Tramor Quemeneur.

Tramor Quemeneur fait partie de la "nouvelle génération des historiens de la guerre d’Algérie", selon la formule du regretté Pierre Vidal- Naquet. Entre autres travaux, il est l’auteur d’une remarquable thèse soutenue en 2007 sous la direction de Benjamin Stora: Une guerre sans "non"? Insoumissions, refus d'obéissance et désertions de soldats français pendant la guerre d'Algérie (1954-1962). Tramor Quemeneur y examine les parcours et imaginaires de quelque 15.000 jeunes Français insoumis, déserteurs ou objecteurs de conscience pendant la guerre d’Algérie.

A l’aune de ses recherches, l’historien commente, ici, l’engagement de Jacqueline Guerroudj, un parcours "Algérien au sens fort".

Huffington Post Algérie: Au rang des réfractaires et des partisans du "non" à la guerre d’Algérie dont vous avez brossé le profil, dans quel registre d’engagement situez-vous Jacqueline Guerroudj?

Tramor Quemener: Il a existé différentes manières de dire "non" à la guerre d’Algérie du côté français. Des soldats ou certaines personnes appelées à le devenir ont refusé de participer à la guerre, quitte à "s’insoumettre", à déserter ou à aller en prison. Ce sont eux que l’on désigne habituellement par le terme de "réfractaires". Des civils – surtout métropolitains – ont aussi aidé d’une manière ou d’une autre des Algériens en les cachant, en les hébergeant, en les véhiculant, en transportant pour eux de l’argent, des documents ou encore des armes. Ceux-ci sont fréquemment appelés les "porteurs de valises". Enfin, il existe une dernière catégorie de Français qui ont aidé les Algériens, en participant pleinement à la guerre de libération, notamment dans les maquis. Les personnes de cette catégorie peuvent être désignées comme des Algériens, au sens le plus fort du terme, me semble-t-il. Beaucoup de ceux-ci étaient des Européens d’Algérie ou des Français récemment arrivés en Algérie, comme Jacqueline Guerroudj.

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Militante communiste à l’image de son époux Abdelkader Guerroudj, Jacqueline Guerroudj présente un parcours singulier comparativement à de nombreux Français qui, à partir de la période des "Pouvoirs spéciaux ", diront "non ". Arrivée en Algérie 1948, elle prend très tôt la mesure de la réalité coloniale.

Jacqueline Guerroudj – à cette époque Jacqueline Netter – est d’origine israélite, d’un milieu modeste de Rouen, et a échappé de peu à la déportation pendant la Seconde Guerre mondiale. Après une première expérience d’institutrice au Sénégal, elle est affectée en Algérie en 1948, à Chetouane (alors Négrier) et Aïn Fezza, près de Tlemcen. Ces deux expériences contribuent à ce qu’elle devienne résolument anticolonialiste. Elle vit alors avec les Algériens, au quotidien, partage leurs problèmes et les aide pour les démarches administratives ou encore pour les soins. La situation coloniale l’amène rapidement à s’engager politiquement, au Parti communiste algérien (PCA), dont deux responsables vivent dans la région.

Comment les Guerroudj vivent le 1er novembre 1954?

Dès le déclenchement de l’insurrection, Jacqueline Guerroudj et son époux sont partisans de l’indépendance et sont prêts à participer à la lutte armée. Leur activité politique les amène d’ailleurs à être expulsés d’Algérie début 1955, bien qu’ils puissent revenir en décembre de la même année. Ils s’installent alors à Alger où Abdelkader s’occupe des Combattants de la Libération (CDL), l’organisation clandestine mise en place par le PCA après son interdiction, afin de lutter en faveur de l’indépendance. A partir de juillet 1956, à la suite de l’accord PCA-FLN, les membres des CDL intègrent l’ALN à titre individuel.

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Quel est le rôle de Jacqueline à ce moment-là?

Elle s’occupe des liaisons entre les membres des CDL, et entre les CDL et le FLN. Elle est au départ dénigrée en tant que femme mais elle parvient à s’imposer. Après l’accord PCA-FLN, elle transporte notamment des armes. C’est elle aussi qui donne deux bombes au militant communiste Fernand Iveton, qui en dépose une à Electricité et Gaz d’Algérie (EGA), la société qui l’emploie. Mais celui-ci est arrêté avant l’explosion de l’engin, il est ensuite torturé puis condamné à mort. Il est le seul Européen de la guerre d’Algérie à avoir été officiellement guillotiné pour son action en faveur de l’indépendance algérienne. D’autres ont été assassinés comme Maurice Audin ou encore tués lors d’affrontements avec l’armée française, tels Henri Maillot et Maurice Laban pour ne citer que les plus connus.

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Abdelkader et Jacqueline Guerroudj sont quant à eux arrêtés en janvier 1957. A la différence de Fernand Iveton, une intense campagne se met en place en France pour les soutenir. Ils sont finalement graciés en 1958. Jacqueline Guerroudj est alors emprisonnée à Barberousse, à El Harrach, puis en France, avec plusieurs autres moudjahidate, notamment Djamila Bouhired, Djamila Boupacha, Malika et Louisa Ighilahriz, Djamila Bouazza, Zhor Zerari, Zohra Drif, Gaby Gimenez et Danièle/Djamila Amrane (qui est sa fille aînée). Elle témoigne d’ailleurs de ce parcours de détention et de cette preuve et épreuve de la sororité dans son livre ‘’Des douars et des prisons’’ paru aux éditions Bouchène en 1993.

A la faveur de vos recherches, vous remettez en perspective les rôles et les parcours des Européens réfractaires à la guerre d’Algérie et des militants de la guerre d’indépendance algérienne. Comment Jacqueline revisitait – à postériori -- les pages de son engagement. A-t-elle été déçue du cheminement post-indépendance à l’image de nombre de militants français qui ont porté la question algérienne au péril de leur vie?

Je n’ai jamais eu l’occasion de rencontrer Jacqueline Guerroudj, mais je sais qu’elle est restée tout entière et algérienne et engagée. Après l’indépendance, elle a travaillé à l’université d’Alger comme bibliothécaire ; elle a milité contre le Code de la famille et en faveur de la démocratie en Algérie, notamment dans le cadre syndical au sein de la Fédération des travailleurs de l’enseignement et de la culture. Elle restait ainsi très critique sur l’évolution de l’Algérie depuis l’indépendance.

A l’instar de nombreux combattants pleinement engagés dans la guerre d’Algérie, elle était ensuite restée quelque peu en retrait, considérant son parcours avec modestie et estimant qu’elle n’avait fait que son devoir pour "refuser l’inacceptable" et pour "faire reculer les murs" selon les deux titres des parties de son ouvrage. Je crois que toute sa vie, bien remplie, elle s’y est employée.

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