MAROC
18/01/2015 05h:58 CET | Actualisé 18/01/2015 06h:54 CET

L'écrivain Abdellah Taïa nous parle des sans-papiers, de racisme et d'islamophobie

Abderrahim ANNAG

LiTTERATURE - Dans Un pays pour mourir (Ed. Du Seuil), le dernier livre de Abdellah Taïa, en librairie depuis le 8 janvier, une prostituée marocaine en fin de carrière, un transsexuel algérien et un militant iranien connaissent l'exil, l'arrachement.

Ils errent, perdus dans un Paris méconnu, qu'on ne voit et qu'on ne lit que rarement: celui des oubliés, des laissés pour compte et des sans-papiers. Par delà le désespoir et le désir de mort qui les habitent, ils s'accrochent à leur rêves de liberté. Un roman foisonnant, à la langue décomplexée, frénétique, presque incantatoire. Très différente du style dépouillé auquel nous avait habitués l'auteur du Jour du Roi (Ed. Du Seuil, Prix de Flore 2010). Dans Un pays pour mourir, Taïa, sans doute arrivé à maturité, se libère, s'oublie.

HuffPost Maroc: Un pays pour mourir, c'est le titre de votre livre. Quel est ce pays : la France, le Maroc ?

Abdellah Taïa: C'est un titre qui vient d'une expression marocaine qu'on entend tous les jours. Quand le Marocain, excédé par tant d'injustices sociales, se met à crier: "Ce n'est pas un pays pour vivre, le Maroc, c'est un pays pour mourir". A travers ce cri, tout est dit de la situation ubuesque dans laquelle survit ce citoyen. C'est cela qui m'a inspiré le titre de ce roman qui commence au Maroc et se poursuit en France.

Vos personnages —Zahira la Marocaine, Aziz l'Algérien et Mojtaba l'Iranien— viennent à Paris mus par un désir de liberté. Et se retrouvent à y mener des vies de marginaux, de laissés pour compte. Des existences qui n'ont rien à envier à celles qu'ils auraient eues dans leurs pays d'origine... La France terre d'accueil et d'immigration, c'est donc fini?

Le roman va même plus loin. Pour ces personnages, il n'y a plus sur terre aucun lieu pour les accueillir, les considérer, les reconnaître. Ils ont parfaitement conscience de la situation politique et sociale où ils survivent, les identités étroites qu'on leur propose, aussi bien en France que dans leur pays d'origine. Ils n'ont plus de territoire. Ils sont bloqués à Paris, au coeur même du pays des droits de l'homme. Il ne leur reste que leur imaginaire premier: alors, ils parlent, ils crient, ils sont dans le bouillonnement, la fièvre, la folie, dans un autre type de transgression. C'est comme ça qu'ils résistent.

Votre roman donne la parole à trois narrateurs différents. C'est une structure assez inhabituelle...

Mes personnages sont un peu comme Shéherazade dans Les Mille et une nuits, ils essaient d'éloigner la mort, la reporter, par les rêves. J'ai construit mon livre en m'inspirant de la structure narrative de ce chef-d'oeuvre absolu de la littérature arabe et mondiale. Les récits et les voix se fondent et se confondent les unes dans les autres pour, finalement, être solidaires dans cette chose tellement importante à mes yeux: quand il n'y a que le noir dans ce monde, il reste le chant libre pour survivre, aller jusqu'à la mort. Ecrire, c'est chanter pour moi. Oser chanter encore et encore, malgré les critiques et les ricanements incessants.

Votre livre est sorti en librairie le même jour que Soumission, le dernier roman de Michel Houellebecq. Que pensez-vous de cette oeuvre, qualifiée par certains d'islamophobe?

Je n'ai pas encore eu le temps de le lire. Mais une chose est sûre: la confusion et le brouillage des lignes politiques en France ont atteint, avant même les tueries de "Charlie Hebdo", des sommets extrêmement dangereux. Pas seulement pour les Français d'origine musulmane, qu'on ne cesse de stigmatiser, voire d' intimider, mais pour les principes fondamentaux de la France: Liberté, Egalité, Fraternité.

Comment vous sentez-vous dans le climat actuel en France, confronté à la montée d'un certain racisme ?

Assez bizarrement, je sens grandir en moi le désir fort de m'exprimer plus sur ce terrain-là. Non pas parce que je me sens sommé de le faire en France mais parce que, malgré le racisme ordinaire et quotidien auquel je fais face comme tout émigré ici, je crois que j'ai une place dans ce pays moi aussi. Une légitimité qu'on ne peut pas m'enlever. Je dois parler sans tomber dans les pièges qu'on ne cesse de tendre ici aux gens comme moi.

Au lendemain de la tuerie de Charlie Hebdo, diriez-vous que vous êtes Charlie ?

On a tort de prendre les terroristes islamistes pour des idiots, des losers. Ils sont au contraire très bien connectés et ils savent parfaitement où ils doivent agir pour provoquer des réactions internationales et, du même coup, cliver encore plus les citoyens et les communautés. C'est atroce, inhumain, ce qui s'est passé à "Charlie Hebdo". Cela nous touche tous, en plein coeur, qu'on soit d'accord avec la ligne politico-artistique de cet hebdomadaire ou pas. Maintenant, il ne faut pas que l'expression "Je suis Charlie" devienne de l'angélisme, un anxiolytique, de la fraternité de façade, un moyen d'intimider encore plus ceux qui ne partagent pas cette opinion. La défense de la liberté d'expression ne doit pas produire un autre type d'extrémisme.

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