MAROC
16/01/2015 04h:42 CET | Actualisé 16/01/2015 08h:27 CET

"Djihad": Ismaël Saïdi met en scène le destin de banlieusards devenus combattants en Syrie

HMI

ENTRETIEN - Ismaël Saidi est un Belge de 38 ans, d'origine tangéroise. Il a été flic pendant 15 ans, licencié en sociologie, puis scénariste, et réalisateur. C'est lui qui a lancé la série Rhimou sur 2M en 2007. Aujourd'hui, il est aussi acteur dans sa dernière pièce, "Djihad": l'histoire de trois "bras cassés" partis combattre en Syrie. Une pièce jugée d'"utilité publique" par la ministre belge Fadila Laanan, qui souhaite la voir diffusée dans les écoles.

HuffPost Maroc: Comment avez-vous eu l'idée de cette pièce?

Ismaël Saïdi: Je dis toujours que Marine Le Pen était ma muse... Un soir, je l'ai vue sur LCI déclarer, avec toute la nonchalance qu'on lui connaît: "ça ne me dérange pas du tout que les jihadistes partent, mon problème, c'est qu'ils reviennent." J'ai été choqué par cette déclaration. Moi, ce qui me dérange, c'est qu'ils partent! Ce sont des citoyens comme moi, Français, ou Belges comme moi, qui a un moment donné sont poussés à s'en aller combattre. Il faut lutter, on ne peut pas les laisser partir. Comme je ne sais écrire que de la comédie, j'en ai fait un spectacle humoristique. Même si la fin est assez triste...

Dans cette tragi-comédie, quels portraits faites vous des djihadistes?

Trois bras-cassés, trois pieds-nickelés, très attachants d'ailleurs, qui partent chacun pour une raison différente. Chacun a sa propre rupture identitaire avec son pays, et la seule voie qu'ils trouvent c'est de partir pour le djihad. On les a radicalisés, on leur a raconté qu'il fallait partir sauver leurs frères en guerre en Syrie. Leur parcours commence dans une commune de Bruxelles, il traverse la Turquie et une partie de la Syrie pour arriver jusqu'à Damas.

Des jeunes qui partent, comme ceux-là, vous en avez rencontré?

C'est peut-être ça qui fait que la pièce fonctionne: j'ai écrit des personnages qui me ressemblent, et qui ressemblent aux gens que j'ai connu. Des gens comme moi, qui sont nés et qui ont grandi à Bruxelles. Et j'en ai reconnu à la télévision. Vous savez, ces vidéos dans les journaux où on voit des fous furieux avec des kalachnikovs, j'ai reconnu des gens qui étaient avec moi en classe! C'est quoi cette histoire? On riait aux mêmes blagues, on allait au cinéma ensemble... Qu'est ce qui fait qu'un mec pareil peut se retrouver aujourd'hui avec une volonté de tuer?

Cette question, que vous posez dans la pièce, vous y répondez comment?

Je n'ai pas de réponse absolue, mais au moins j'y répond en tant qu'auteur. Je m'attaque à un problème qui est une hydre à deux têtes. C'est d'abord un problème purement sociétal: l'Etat a abandonné des pans entiers de générations et de quartiers qui sont livrés à eux mêmes depuis plus de trente ans. Quand on lit le parcours des frères Kouachi, les deux tueurs de Charlie Hebdo, il est chaotique, dans des banlieues abandonnées, ce sont des gens qu'on a laissé comme des animaux. Rien ne justifie ce qu'ils ont fait, mais une fois que l'émotion est passée, il faut comprendre ce qu'ils ont vécu pour ne pas que ça se reproduise.

Et la deuxième tête de l'hydre?

Le deuxième problème, qui est assez nouveau, c'est qu'en tant que musulman, je pointe aussi les dysfonctionnements à l'intérieur de ma communauté. J'ai l'impression que l'islam, qui est au départ une religion large, ouverte, dans laquelle on peut trouver sa voie comme on l'entend, a été réduit, par la pression communautaire, à une expression binaire: "tu peux, ou tu ne peux pas". Ça pousse à la schizophrénie, et c'est une première faille pour le radicalisme.

Par exemple, dans Djihad, le personnage interprété par Reda Chebchoubi se radicalise parce que sa mère lui empêche d'épouser Valérie, la fille avec laquelle il sort depuis dix ans. Sa mère lui dit "Valérie, c'est juste pour jouer, toi, ce qu'il te faut, c'est une musulmane." Reda la quitte pour faire plaisir à ses parents, et à la communauté. Complètement brisé par cette rupture, il se retrouve dans les bras de prédicateurs fous qui l'embarquent. C'est ce genre de pressions communautaires que je condamne aussi.

Votre pièce est jugée d'utilité publique en Belgique par la ministre Fadila Laanan, elle voudrait que l'Etat paye une partie du prix du ticket pour les écoles, Comment recevez vous cette démarche?

Je n'aurais pas accepté cette aide si elle n'était pas venue voir la pièce au départ. Si c'était juste une récupération, mais ce n'est pas le cas. Madame Laanan est venue voir la pièce la première fois qu'on l'a jouée, il y a trois semaines. On en a parlé un peu dans les coulisses, et surtout elle a vu que la salle était bondée de jeunes, de toutes les origines, et que la pièce avait un impact sur eux. Tant mieux si moi je peux aider, à travers la culture, pour essayer de sensibiliser à la radicalisation. Parce que pour l'instant, tout ce que les gouvernements en France et en Belgique essayent de faire, c'est de la répression en fin de parcours. C'est dans la prévention qu'il faut investir.

Vous avez eu des réactions du public qui vous ont particulièrement touché?

Il y a une association de "mères de jihadistes" qui est venue voir le spectacle. Elles sont venues avec beaucoup d'appréhension, en se demandant si on allait pas, encore, traiter leurs enfants de criminels. Finalement, il y en a une qui m'a dit "c'est la première fois que je ris depuis que mon fils est parti".

Je pense que ça leur fait du bien de voir qu'elles peuvent parler. Elles sont mises au ban de la société, la police les considère comme suspectes, les mosquées ne veulent pas d'elles. La plupart ne sont même pas musulmanes. Du jour au lendemain, leurs fils se retrouvent en Syrie en jurant de tuer des mécréants, il y a de quoi devenir fou...

Vous pensez qu'on peut rire de tout? ... Et même des caricatures du prophète?

Moi, je dis qu'on peut rire de tout si on commence par soi. C'est ça la règle: commencez par vous. Personnellement, Charlie Hebdo me fait rire. Quand ils utilisent des caricatures, c'est vrai que ça me fait moins rigoler, mais c'est leur droit, et ils n'épargnent personne.

Ce qu'il faut savoir, c'est que le personnage que j'interprète dans Djihad est un magnifique dessinateur. Un jour, à l'école coranique, on lui dit que le dessin est interdit: dessiner une représentation, ça t'envoie en enfer. Du coup, il arrête de dessiner. Et comme il ne sait rien faire d'autre, il se fait virer de partout, jusqu'à ce qu'un prédicateur le récupère. Quand on a joué le spectacle le 9 janvier alors qu'il y avait une prise d'otages en France, le personnage du dessinateur a pris une ampleur énorme sur scène.

Galerie photoLe Djihad, vu par Ismaël Saïdi Voyez les images

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