ALGÉRIE
15/01/2015 01h:59 CET | Actualisé 11/12/2015 08h:28 CET

Retours à Mertoutek, village martyr du Sahara, décimé par la bombe nucléaire française (PHOTOS)

Bruno Hadjih connaît bien l’Algérie et en particulier le Sud du pays où il se rend régulièrement depuis plus de dix ans. Au cours d’un de ses voyages au Sahara, le photographe, vivant en France, entend parler du “village martyr” de Mertoutek, à 100 kilomètres de Tamanrasset, victime en 1962 d’un accident nucléaire provoqué par la bombe de Berryl déclenchée par la France le 1er mai lors d’un essai nucléaire souterrain à In Ekker.

mertoutek

"J'avais dix ans à l'époque et j'étais berger sur le plateau. J'ai vu le nuage au dessus du village et les hélicoptères de l'armée le suivre. J'ai perdu des chameaux et des chèvres. Ils sont morts quelques mois après l'explosion"

Il s’empare du sujet et commence alors un travail d’investigation qui va le mener à une autre découverte: les sites contaminés ont servi de camp d’internement au cours de la décennie noire (1992-2002). De cette enquête photographique de longue haleine est né le documentaire AT(H)OME* réalisé par Elizabeth Leuvrey.

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Au moment où les populations du Sud protestent contre le gaz de schiste, refusant, clament-elles, de “servir une nouvelle fois de cobayes à des expérimentations”, le travail et l’expérience de Bruno Hadjih dans ce désert du Sahara résonnent plus que jamais.

Huffington Post Algérie: Comment est né le projet AT(H)OME?

Bruno Hadjih: Je suis avant tout un artiste. J'ai été reporter mais depuis plusieurs années je me consacre à des travaux d’expositions photographiques en rapport à l'environnement et l'environnement c'est l'humain. Au détour d’un travail sur le désert dans l'imaginaire occidental, en 2009, je tombe sur des gens qui me parlent de la bombe de Berryl. Cet essai nucléaire réalisé le 1er mai 1962 par la France provoqua le plus grave accident nucléaire du Sahara car la montagne s’est écroulée au moment de l’explosion, irradiant toute la région.

Mais ce que l’on ne dit pas c’est qu’il y a eu village martyr: Mertoutek qui se trouvait sur le passage du nuage radioactif. C’est de l’histoire et de la mémoire de ce village de 300 âmes dont je me suis emparé. J’ai pris le sujet à bras le corps et je me suis rendu une dizaine de fois à Mertoutek, entre 2009 et 2014. Pendant ces 5 ans, des gens que j’avais pris en photos au début sont morts.

barbele

Barbelé dérisoire séparant une région irradiée d'une autre qui ne l'est pas. Comme si une superficie est irradiée, et 20 centimètres plus loin, elle ne l'est plus.

Que retenez-vous de votre travail sur place?

Ce qui m'a frappé c’est que dans les témoignages recueillis auprès des habitants, je n’ai jamais ressenti de haine, ni de colère. Il n’y a aucune fatalité dans leurs propos, ils racontent simplement ce qui se passe: les enfants qui naissent handicapés, les chiens, lézards, abeilles qui ne survivent pas, les gens qui meurent prématurément, tout ça à cause des radiations. Ils se livrent car on ne les a jamais écoutés. Ils ont été abandonnés.

Comment en êtes-vous venu au second sujet du documentaire AT(H)OME à savoir les témoignages de prisonniers de camps d’internement irradiés dans le Sahara?

Dans le journalisme, il y a toujours une part de hasard. A la fin de mon travail sur la bombe de Berryl, j’ai rencontré une personne qui m’a parlé de l’existence de camps d’internement dans la région ayant servi au cours des années 90. Au départ, je ne l'ai pas cru car c'était trop gros. Puis j'ai appelé les journalistes d'El Watan qui avaient écrit un article sur le sujet pour essayer de rencontrer les témoins que le journal avait interviewés. Je voulais creuser le sujet. Au départ, c'était pour faire une exposition sur la réduction des espaces: si on ne connaît pas Mertoutek, c'est beau, il y a des acacias, le paysage est magnifique mais on ne peut pas y aller car c'est pollué. L'espace a été réduit à cause de l'homme. Ensuite, j’ai dépassé le sujet initial pour en faire un travail documentaire.

mertoutek

Dans le mouvement d’opposition au gaz de schiste qui a démarré début janvier, la référence aux essais nucléaires revient souvent. Quel lien existe-t-il?

Les populations du Sud ont la mémoire vivante. Les histoires des bombes de Berryl et de Reggane, se transmettent encore aujourd’hui de père en fils et de mère en fille car ils subissent toujours, dans leur chair, les conséquences de ces essais nucléaires. En 1962, le général De Gaulle affirmait que les essais nucléaires ne représentaient “aucun danger ”. Les décisions sont prises à Alger sans se soucier de l’avis des habitants du désert. Ils ont raison de dire que “le sous-sol saharien nourrit le Nord qui laisse le poison au Sud ”.

mertoutek

"Je ne peux oublier ce jour du 1er mai 1962. La terre a tremblé sous nos pieds. Quelques temps après un nuage nous recouvrait. On était tous affolés. On croyait la fin du monde. Les animaux couraient dans tous les sens et les oiseaux ont cessé de chanter. L'armée a essayé de nous évacuer. J'ai perdu des membres de ma famille le jour même et moi je souffre du sang".

Moi qui pars depuis dix ans dans ces régions, je peux attester que le Sud se clochardise, d'une année sur l'autre, la situation empire. In Salah est dorénavant une caserne, un no man's land alors qu’avant c'était une belle oasis.

Une autre similitude entre les deux “expérimentation ” est l’argument des autorités d’un Sahara inhabité, non-humain. Mais c’est une erreur d’appréciation. Il y a toujours eu de la vie dans la région. Le village d’In Ekker abrite même des peintures rupestres ce qui révèle qu’il était habité bien avant Tamanrasset. L'homme contemporain n'a rien inventé, la transaharienne actuelle était une ancienne piste chamelière. Les gens du Sud ne sont pas des gens qui bougent beaucoup mais quand ils bougent, ils bougent vraiment. S’ils ont en tête que le gaz de schiste est plus une calamité, qu’une bonne chose, le mouvement n’est pas prêt de se calmer.

*Le documentaire AT(H)OME sera projeté dans les quatre instituts français d’Algérie fin février : le 23 à Constantine, le 24 à Annaba, le 25 à Alger et le 26 à Tlemcen.

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