MAGHREB
25/12/2014 14h:19 CET | Actualisé 25/12/2014 14h:25 CET

Délit de faciès à la Cathédrale de Tunis: La messe de Noël interdite aux Tunisiens (d'apparence), sauf sur invitation!

M.Rais

Le 24 décembre, pour la veillée de Noël, les journalistes du HuffPost Tunisie n'auront pas eu le droit d'assister à la messe de la Cathédrale Saint-Vincent-de-Paul, à Tunis. Tunisiens (d'apparence), l'accès a ainsi été refusé par les forces de l'ordre tunisiennes.

A 21h, deux journalistes du HuffPost Tunisie ont tenté d'entrer à l'intérieur de la Cathédrale. "Qui êtes-vous? Vous êtes Tunisiens?", interpelle un agent de police parmi quelques dizaines d'agents positionnés pour l'occasion.

Répondant par l'affirmative, les journalistes se voient barrer le passage par des policiers en uniforme et en civil. Le motif: il faut avoir une autorisation préalable de la part de l'administration de la cathédrale.

Après quelques minutes d'attente, un policier en civil lance: "Qu'est-ce que vous faites là? Vous me stressez depuis tout à l'heure en restant là", avant de procéder à une fouille.

"Vous êtes musulmans? Je ne peux pas vous laisser entrer, qui me dit qu'une fois à l'intérieur vous n'allez pas crier 'Allah Akbar' et me créer des problèmes?", demande-t-il.

Dans le même temps, plusieurs personnes entrent dans la Cathédrale, sans présenter aucune pièce d'identité. Le seul critère des policiers consiste à juger leur apparence physique et leur langue: s'ils sont noirs ou d'apparence occidentale, il peuvent assister à la messe sans problème. Les Tunisiens (d'apparence) quant à eux, ont droit à un tout autre accueil.

Face à l'insistance de la rédaction, les policiers perdent leur sang froid. "Nous n'avons rien à voir avec eux (les chrétiens), ici ils font ce qu'ils veulent (...) Vous êtes Tunisiens, nous sommes un Etat islamique, et vous pouvez dire ce que vous voulez (...), vous ne rentrerez pas!", lance l'un d'entre eux, tandis qu'un autre récite la profession de foi musulmane: "Il n'y a pas d'autres Dieux que Dieu et Mohamed est son Prophète".

Les agents de police se basent notamment sur la confusion entre "nationalité tunisienne" et "religion musulmane" pour affirmer qu'un Tunisien n'a pas le droit d'enter à l'église. L'article 6 de la Constitution tunisienne, lui, garantit la liberté de conscience, de croyance et le libre exercice du culte.

Le nombre de Tunisiens chrétiens est estimé à environ 25.000 personnes, dont des musulmans convertis.

"Les chrétiens de nationalité tunisienne doivent avoir une autorisation", rétorquent les policiers. Pourquoi d'autres ont-ils le droit de pénétrer à l'intérieur de la Cathédrale sans vérification de leur identité, sur la seule base de leur apparence? "Ce sont les instructions que nous avons", répondent-ils, impatientés.

"Cette pratique est inadmissible", commente un jeune homme en sortant de la Cathédrale.

Un accord entre la Tunisie et le Vatican en cause

Un responsable de la Cathédrale a ensuite corroboré les propos des forces de l'ordre. La Cathédrale est propriété de l'Eglise catholique en Tunisie et la liberté de circulation des citoyens ne s'y applique pas, selon lui. Mais cela est surtout le fait d'un accord en vigueur entre le Saint-Siège et l'Etat tunisien.

Un modus vivendi (accord) entre le Vatican et la République tunisienne, a été signé en 1964. Il indique que plusieurs lieux de culte chrétiens restent la propriété de l'Eglise catholique de Tunisie: La Cathédrale de Tunis et sa Prélature, l'Eglise Jeanne d’Arc à Tunis, le presbytère de la Goulette, le presbytère de Hammam-Lif, l'église de Grombalia, l'église Saint Félix de Sousse et le presbytère de Djerba.

Mais cet accord comprend également des restrictions dans l'exercice du culte catholique, interdisant notamment le prosélytisme.

"L'Église catholique est la seule communauté du pays à avoir un accord avec l’État. (...) Cet accord nous donne la sécurité juridique, mais il s’ensuit également des restrictions. Conformément à ce Modus vivendi, les proclamations publiques de la foi catholique telles que des processions ou autres nous sont interdites. L’accord nous interdit généralement tout prosélytisme", a affirmé en octobre dernier le Père Sergio Pèrez, prêtre de l’IVE (Insitut du Verbe Incarné), en service à la cathédrale de Tunis depuis quatre ans, à l’Aide à l'Eglise en Détresse.

"Si nous laissons entrer des Tunisiens à la messe, alors que nous y distribuons notamment des prospectus et des documents en rapport avec notre culte, cela pourrait être considéré comme du prosélytisme et nous pouvons avoir des problèmes avec les autorités tunisiennes", déplore le responsable de l'accueil. "Maintenant il est vrai que la sélection à l'entrée peut paraître discriminatoire (...) personnellement j'ai fait voeux d'obéissance et je ne fais que me conformer aux instructions", justifie-t-il.

La messe est dite pour les journalistes du HuffPost Tunisie en cette veillée de Noël... Les libertés de conscience et de culte inscrites dans la Constitution restent théoriques.

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