MAROC
09/11/2014 09h:31 CET | Actualisé 09/11/2014 10h:17 CET

Leila Slimani en tournée au Maroc pour signer son premier roman "Dans le jardin de l'ogre"

Leila Slimani: "La vraie liberté, c'est choisir sa dépendance"
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Leila Slimani: "La vraie liberté, c'est choisir sa dépendance"

LITTÉRATURE – En règle générale, un premier roman s’écoule à quelques centaines d’exemplaires. Dans le jardin de l’ogre a déjà été réimprimé quatre fois, et il est à 15 000 exemplaires vendus. Un franc succès que Leila Slimani est venue partager avec ses lecteurs marocains. Nous l’avons rencontrée à Rabat, où elle signait son livre à la librairie Kalila wa dimna. Elle sera à Casablanca lundi et mardi prochain.

HuffPost Maroc: Vous enchaînez les signatures au Maroc, vous revenez de Tanger, et vous étiez hier à Rabat. Quelles réactions avez-vous des Marocains?

Leila Slimani: Comme les gens ont l’impression que je dévoile mon intimité dans mon roman, ils se livrent très facilement. Par exemple, j’ai rencontré une femme qui m’a dit qu’elle pensait avoir la même addiction sexuelle qu’Adèle, mon héroïne. J’ai aussi rencontré un homme, qui m’a dit que je l’avais libéré. Il a vécu une histoire d’amour avec une femme qui le trompait tout le temps, lui il lui envoyait des messages pour l’insulter, et il m’a dit qu’en lisant mon livre, il avait réalisé qu’en fait, elle souffrait terriblement.

Que pensez-vous avoir touché dans la société marocaine?

Je pense que j’ai touché à la fois à la solitude et à la misère sexuelle. L’immense solitude d’abord, parce que l’hypocrisie de nos sociétés fait que les gens gardent énormément de choses pour eux. Ce qui est de l’ordre de l’intime en occident est de l’ordre de la solitude ici. Les femmes que j’ai rencontrées ici, même si elles ne s’identifient pas à Adèle, car c’est un personnage extrême, ont quand même le sentiment d’avoir vécu leur libido comme Adèle vit la sienne. Parce que c’est quelque chose qui relève de l’interdit. Et de la même manière, les hommes ont pu ressentir une certaine forme d’impuissance. On les a toujours éduqués à penser que c’était leur libido qui gérait tout, et finalement, quand ils se retrouvent en face d’une femme, ils se rendent compte qu’elles en ont aussi.

Mais je tiens à dire que lors des signatures, je suis reçue avec énormément de bienveillance, j'ai découvert un public super avec beaucoup de questions et aucune réaction choquée.

Le personnage d’Adèle ne conforte-t-il pas l’idée selon laquelle la femme est une bombe à retardement qu’il faut désamorcer au plus vite, en la mariant par exemple?

La bombe, elle n’est ni dans l’homme ni dans la femme, elle est dans notre condition d’être humain. L’un des problèmes de nos sociétés, c’est de refuser qu’on ait la même condition, que sur le plan métaphysique, les hommes et les femmes font face aux mêmes démons. Il y a un auteur turc que j’aime énormément, Zulfu Livaneli, qui écrit que "le grand malheur du monde musulman, c’est que l’honneur de nos sociétés repose entre le sexe des femmes". Je ne crois pas que ce soit quelque chose d’inhérent à ces sociétés-là, mais c’était une réponse facile dans laquelle elles se sont enfermées. Nous sommes tous des êtres face à la finitude, tous mus par des désirs parfois pervers. On refuse d’accepter la perversion, la différence, l’outre-libido, l’homosexualité… Or, toute société qui refuse la marginalité a une tendance au totalitarisme et à l'étouffement.

On vous a parfois reproché ici de ne pas avoir écrit sur le Maroc. Comment prenez-vous ces critiques?

J’ai énormément de mal à comprendre ce raisonnement parce que l’art n’a pas à donner une image d’un pays. Mais ce que cela révèle, c’est que pour ces critiques, tout artiste est d’abord l’ambassadeur de son pays. Moi je ne suis l’ambassadeur de rien du tout. Quand j’écris, je ne suis pas Française, je ne suis pas Marocaine, je ne suis rien du tout. Juste moi, un individu. Je ne crois pas en l’identité. Je pense que c’est une idée dans laquelle nous nous sommes complètement enfermés. Comme nos sociétés sont décadentes, en perte de repères, c’est l’idée la plus facile dans laquelle on peut s’enfermer, mais je n’y crois pas une seconde. Ma seule identité, c’est mon individu.

Pourtant vous avez grandi au Maroc, vous y avez travaillé, quel rapport entretenez-vous avec ce pays?

Quand j’avais 18 ans, je voulais être Marocaine, mes parents m’avaient élevée dans une certaine admiration de la France, mon père ne me parlait jamais arabe. J’ai eu le sentiment d’avoir été dépossédée d’une partie de ma culture. J’avais envie de faire partie de ce monde, je voulais parler arabe, fréquenter uniquement des Marocains… J’ai essayé: j’ai travaillé pour TelQuel, pour Jeune Afrique, j’ai vraiment essayé. Je n’y suis pas totalement parvenue et j’en ai en partie fait le deuil.

Et en France, comment votre livre a-t-il été reçu?

Très bien. J’ai eu la chance d’avoir un très bel accueil médiatique. En France aussi on me demande parfois d’où je parle. Quand un écrivain aux origines étrangères écrit un livre en Angleterre ou aux Etats-Unis, les Anglais ou les Américains ont tendance à capter les talents pour s’en glorifier. En France on a toujours tendance à chercher "d’où tu parles". Moi je ne parle de nulle part, je ne parle que de moi-même. Dans certaines interviews, on m’a ramenée à des identités, et encore une fois, je ne crois pas en l’identité. Je crois que nous sommes tous seuls et que nos malheurs sont des îles désertes, comme le disait Albert Cohen. Qu’on soit Marocain, Français, musulman, femme, homosexuel, on est tous seuls, on va tous mourir. La solitude et la condition humaine sont indépassables.

Vous dites que vous ne parlez que de vous-même, pourtant vous répétez souvent que votre roman n’a rien d’autobiographique…

La solitude d’Adèle, c’est ma solitude. Sa mélancolie, c’est ma mélancolie. Adèle ce n’est pas moi parce qu’elle vit dans une folie totale, elle est très différente de moi, mais sa vision du monde est très proche de la mienne. Ce que j’ai voulu décrire, c’est que le sexe est par essence quelque chose de mélancolique et parfois, de grotesque. Nous vivons dans des sociétés qui magnifient beaucoup le sexe parce que c’est un objet de consommation, mais franchement 90% du temps, le sexe, c’est juste triste. Des corps affreux, des gens qui t’ennuient, des gens qui te font mal… On se sent seule, on a envie que ça s’arrête, le sexe, c’est la pire des comédies, c’est ce qu’il y a de plus absurde sur terre.

Adèle souffre d’une addiction sexuelle. Qu’est ce qui vous a inspiré ce personnage?

C’est l’arrestation de Dominique Strauss-Kahn. Il y avait quelque chose de l’ordre de la tragédie, c’était très cinématographique, et ça m’a complètement fascinée. Comment on peut mettre en péril sa carrière, sa famille, tout pour une addiction qu’on ne maîtrise pas. Et je me suis posé cette question: aujourd’hui, que ferait-on d’une femme avec une libido pareille? L’Angleterre victorienne, qui a inventé le mot "nymphomane" traitait ça par l’excision, des électrochocs, des bains glacés. Aujourd’hui, alors qu’un homme est un tombeur, une femme c’est une fille facile.

Pourquoi ne pas avoir choisi une femme de pouvoir?

Parce que je pense qu’une grande problématique aujourd’hui c’est la question de la femme objet. On a été des femmes contraintes à la passivité pendant 2500 ans. Aujourd’hui, le féminisme considère la passivité comme quelque chose de totalement négatif. Or moi je considère que dans notre sexualité, dans notre vie, on a le droit de vouloir être un objet. Ce qui est subversif chez Adèle, finalement, ce n’est pas sa sexualité, c’est sa paresse. C’est son absence d’ambition professionnelle. Aujourd’hui on dit aux femmes qu’elles doivent être de bonnes mères, de bonnes épouses, de bonnes maîtresses, mais dans une certaine mesure, qu’elles doivent aussi assurer dans leur travail. Si je voulais être Nana de Zola, je sais que cela serait mal vu. Pour moi la vraie liberté, c’est aussi le pouvoir de choisir sa dépendance.

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