ALGÉRIE
04/11/2014 07h:45 CET | Actualisé 06/01/2016 03h:32 CET

Dasso Saldivar, intime de Gabriel Garcia Marquez, nous le raconte

HuffPost Algérie

Dasso Saldivar, de son nom complet Dario Antonio Sepulveda Ochoa, est un auteur colombien, né en 1951 à San Julian, dans l’Antioquia en Colombie. Il est surtout l’auteur de la biographie la plus complète de l’écrivain colombien, Gabriel Garcia Marquez. Intitulée "Garcia Marquez : Voyage à la Source", elle est parue en 1997 après 25 ans de recherches et d’enquêtes.

En 1989, quand Dasso Saldivar, intime de "Gabo", a appelé celui-ci pour lui annoncer qu’il lui consacre une autobiographie, "Gabo" rétorque: "Décris-moi comme si j’étais déjà mort!".

"Après l’avoir lue en trois nuits de suite, il (Gabriel) m’a téléphoné et m’a dit : c’est dommage. Après avoir lu ton livre, je ne pourrais pas écrire mon autobiographie," d’une manière aussi réussie, narre Dasso Saldivar.

Dans un entretien accordé au Huffington Post Algérie, à l'occasion du 19e Salon International du Livre d'Alger, Dasso Saldivar retrace le récit, tantôt anecdotique, tantôt épique, de l’écrivain Gabriel Marquez Garcia.

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Huffington Post Algérie : Quand est-ce que l’avez-vous vu pour la dernière fois?

Dasso Saldivar : "Nous nous sommes vus à une seule reprise, en mars 1989, durant 6 heures. Nous nous sommes par la suite parlé au téléphone, avant de perdre contact pendant 10 années. Après avoir lu mon livre, il m’a appelé et m’a dit: "Quel grand livre ! Je te félicite (...) A chaque fois que je lis un bouquin, je prends un crayon rouge pour souligner les fautes. Cette fois-ci, je n’ai pas pris de crayon parce que c’était parfait". Je lui ai rétorqué: "Merci! Mais il existe certainement une erreur, puisque ta biographie a été écrite par un humain". Ce dont à quoi "Gabo" répond : "Montre-moi alors ces erreurs, parce que moi je ne les trouve pas".

Comment avez-vous pu gagner la confiance de Gabriel et de ses proches?

"J’avais déjà commencé sa biographie 18 ans avant notre première rencontre en mars 1989. Le 25 juillet 1992, j’ai rencontré la mère de Gabriel, ses frères et soeurs. Durant mon séjour chez la famille Marquez, il appelle sa maman, et celle-ci lui annonce : "Je suis avec le jeune Dasso. Il connaît absolument tout sur toi." (Rires). A partir ce cet instant, la confiance s’est instaurée petit à petit avec la famille Marquez et "Gabo".

Pourquoi Gabriel Garcia Marquez?

"Adolescent, un ami m’a recommandé de lire "Cent ans de solitude" de Gabriel Garcia. A cette époque, je ne lisais pas beaucoup, outre les encyclopédies, les dictionnaires et la poésie. Mon ami insistait pour que je lise des romans. Je préférai toujours la poésie, et tout ce qui est court, car j’étais quelqu’un de paresseux (Rires). "Cent ans de solitude" venait d’être publié, et j’ai attendu une année pour commencer à le lire. Une fois, je suis tombé sur une critique d’un journal allemand qui parlait de ce chef-d’oeuvre comme étant un "roman de génie". Cela a attiré mon attention parce que c’était la toute première fois que je vois la photo de Gabriel Garcia. Il portait un costume Lacoste, il était très épanoui, souriant, les cheveux touffus. J’avais toujours cru que les écrivains étaient des personnages formels, sérieux. Ce genre d’écrivains ne m’attiraient pas : je me mettais à courir plutôt qu'à lire (Rires). Ce qui me fascinait dans cette photo, c’était la personne modeste qu’était Gabriel Marquez.

J’ai commencé ensuite à lire "Cent ans de solitude", oeuvre qui est restée gravée dans ma mémoire. C’est une oeuvre paradoxale, où se mélangent la beauté du style, le rythme musical, la poésie et l’humour, avec la triste réalité des colombiens pendant cette période. J’ai commencé à lire ce roman petit à petit, durant six mois parce que je ne voulais pas le terminer (Rires). Je trouvais du plaisir à le lire. Pendant que je lisais "Cent ans de solitude", j’avais acheté les autre livres de Gabriel Marquez. j’ai découvert tous ses autres bouquins durant ma lecture de son chef-d’oeuvre."

Pouvons-nous dire que son roman "Cent ans de solitude" est l’aboutissement ou l’apothéose de son style d’écriture ?

"Cent ans de solitude" est une synthèse des autres livres et une découverte d’un tout autre style en même temps. Il a entamé ce roman à l’âge de 20 ans, quand il vivait à Carthagène (Espagne). A cette époque, il voulait l’intituler "La Casa", parce que les événements se déroulent tout autour de cette " maison". C’était la même histoire et les mêmes personnages. Mais il s’est rendu compte qu’il n’avait pas l’expérience littéraire pour qu’il écrive un tel roman. Il a appris pendant 20 ans, en écrivant quatre autres livres, en l’occurrence "Pas de lettre pour le Colonel", "Des feuilles dans la bourrasque", "La Mala Hora" et "Les Funérailles de la Grande Mémé". Il voulait écrire un livre pour chaque thème. Il avait besoin d’un style pour parler de l’histoire, du quotidien des colombiens, de la culture, de toute l’Amérique Latine dans un seul ouvrage.

Quand il a terminé "Cent ans de solitude", il lui manquait le ton. Il s’est rappelé du ton avec lequel sa grand-mère Tranquilina lui racontait des histoires épiques de fantômes, de la guerre de la Colombie. Elle avait un ton très serein et calme, qui donnait de la crédibilité à ses histoires et qu’il a appelé "le visage de bois". Il a choisi cette tonalité parce que c’était la seule avec laquelle il racontait la vie quotidienne, l’Histoire, le fantastique, la société ou la politique. C’était le même ton qu’il avait découvert à 9 ans, en lisant "Mille et une nuits", et qu’il a redécouvert en lisant Franz Kafka.

Le réalisme magique de "Cent ans de solitude" vient de la propre histoire de Marquez. La grand-mère Tranquilina, le grand-père qui était colonel et son entourage ont forgé son style et son talent de raconteur d’histoires.

Il est important de signaler que son grand-père, colonel durant la guerre de la Colombie, attendait la retraite de guerre pendant 40 ans. C’était un héros de la patrie, qui attendait une récompense de la part de celle-ci. Il demandait tous les jours: "La lettre est arrivée ?!". Et Gabriel s’est inspiré de cette histoire pour écrire le roman "Pas de lettre pour le Colonel". Cette oeuvre est un élément majeur de la vie de "Gabo". Elle démontre son génie à pouvoir interpréter l’attente et l'espérance, en mêlant la réalité colombienne à la pensée universelle kafkaïenne."

Comment décrirez-vous Gabriel Marquez en trois mots?

"Le grand alchimiste et artisan des mots. Il faut lire la première page de "Cent ans de solitude". Le magicien qui amène de l’or avec du ciment pour dire que toutes les choses ont une vie propre. Tout est une question de savoir réveiller l’âme. Et Gabriel Garcia Marquez est celui qui a réveillé l’âme et la conscience de beaucoup d’hommes en Amérique Latine."

Comment a réagi Gabriel Marquez à l’annonce de son cancer, et comment a-t-il vécu avec la maladie ?

"Il était atteint du cancer lymphatique depuis 1999. Il a subi une chimiothérapie dans une clinique à Los Angeles, et s’est rétabli de son cancer. En 2004, il a commencé à ressentir les symptômes d’Alzheimer, héréditaire chez la famille Marquez. Tous ses frères en étaient atteints. Il savait déjà qu’il allait avoir cette maladie, et il s’était préparé à l’affronter.

Il était très triste car il aimait vivre et convertir cette vie en livres. Avant de mourir, il avait déjà perdu la mémoire. Il est décédé à cause de son cancer lymphatique, qui a refait surface et provoqué une crise cardiaque. Mais il a eu une mort douce.

Il s’est consacré à ses proches et à ses livres en finissant ceux qu’il avait débuté, "Mémoire de mes putains tristes" et "Nous nous verrons en août". Quand il a terminé celui-ci, il m’a dit "j’ai terminé le roman, mais je ne suis pas du tout satisfait." Seulement le premier chapitre de ce livre a été publié, qui le sera probablement en intégralité à l’occasion de l’anniversaire de son décès.

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Gabriel Garcia Marquez a d’autres livres sur le blocus de Cuba, qui n’ont pas encore été publiés. C’est un reportage qui démontre comment l’embargo des États-Unis a influencé la vie des cubains."

Qu’allez-vous encore publier à propos de Garcia Marquez?

"Je suis en train de travailler sur un essai sur Gabriel Garcia Marquez, pour raconter des idées que j'ai découvert moi-même en tant que son lecteur et son biographe. Il s’intitule "Un lecteur au pays de Macando".

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