MAGHREB
31/10/2014 14h:47 CET | Actualisé 07/02/2016 09h:48 CET

Tunisie: Portrait du syndicaliste Adnène Hajji, futur député

Facebook/Adnen Hajji

"Le lion des mines", c'est ainsi que Adnène Hajji est désigné par les médias, en référence à son parcours de militant historique au bassin minier, dans le centre du pays. Aux législatives, le syndicaliste a brigué un siège pour sa liste indépendante, tandis que deux partis (Ennahdha et Nida Tounes) se partageront 154 sièges.

Dans cette conjoncture, retour sur son passé, riche en péripéties politiques!

Le 5 janvier 2008, de jeunes chômeurs occupent le siège régional de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), à Redeyef. Les résultats du concours d’embauche de la Compagnie des phosphates de Gafsa (CPG) avaient été mis en doute.

Des dirigeants de l'UGTT sont accusés de complicité avec le système clientéliste de Ben Ali. Le mouvement s’amplifie rapidement et les grèves se multiplient dans tout le bassin minier.

L'arène du bassin minier

Adnène Hajji, à l'époque instituteur et syndicaliste de l’enseignement primaire à Redeyef, entre alors en scène.

"Avant 2008, il était actif au sein de l'UGTT mais il n'était pas connu dans toute la région. Il ne sortait pas du lot. Mais pendant et après les événements, il y a eu une unanimité pour le soutenir dans la région", témoigne Lakhdhar Souid, journaliste à Gafsa, au HuffPost Maghreb.

Avec son passé d'opposant et de militant syndicaliste depuis les années 70, il est vite devenu un intermédiaire crédible entre les contestataires et l'Etat. Il se positionne contre la direction générale de l'UGTT et la dure répression policière qui s'abat sur les manifestants.

C'est ainsi qu'il devient rapidement une figure de proue de cette révolte considérée par Larbi Chouikha et Eric Gobe, "par certaines de ses dimensions" comme "une anticipation du soulèvement populaire qui a conduit au départ du président Ben Ali".

Ces événements qui se poursuivront pendant 6 mois, auront fait plusieurs morts, des dizaines de blessés et des centaines d’arrestations.

Le 7 avril 2008, la police procède à l'arrestation d'Adnène Hajji à Tunis. Il sera torturé, jugé et condamné à 8 ans de prison pour "organisation de manifestation interdite et appartenance à un groupe terroriste".

Il purge sa peine pendant un an et demi, entre 2009 et 2010 dans les geôles de Kasserine et Mornaguia. Il sera libéré presque un an avant le déclenchement de la révolution, sous la pression d'organisations de la société civile.

"J’ai été traité comme un criminel, alors que j’ai défendu le droit au travail et la dignité des personnes. Mais en prison, on ne fait aucune différence. La violence est utilisée pour tout le monde", déclare-il en 2012 à Amnesty International.

"Les ennemis de la révolution"

Après la révolution et avec l'accès au pouvoir de la Troïka, les relations entre Hajji et le gouvernement ne s'apaisent pas.

Dans un discours du 8 mai 2012 à Redeyef, il fait scandale, déclarant que les "ennemis de la révolution, de la nation et de Redeyef", ceux "qui disent qu'ils craignent Dieu" sont "des gens dépourvus d'humanité qui méritent d'être tués".

Cette déclaration lui a valu l'ouverture d'une enquête par le ministère public pour "incitation au meurtre". Certains crieront alors au complot contre-révolutionnaire.

Si certains le jugent extrémiste, d'autres considèrent avec indulgence cette incarnation du tempérament de toute une région oppressée. Hajji se défendra dans ce sens dans un entretien à Rue 89:

"Ennahdha a fait de moi sa cible. Ils ont commencé à m’attaquer à travers Facebook. Mais aujourd’hui, nous sommes avant tout dans un combat social. Or, qui aujourd’hui peut résoudre les conflits du bassin minier? C’est Ennahdha. Ce sont eux qui gouvernent".

Hajji et Nida Tounes

"Il a perdu de sa popularité le jour où il s'est montré avec Beji Caïd Essebsi lorsqu'il a fait un meeting à Gafsa en avril 2013. A partir de ce moment, il a fait profil bas dans la région", juge Lakhdhar Souid.

En janvier 2013 l'homme affirmait clairement qu'il ne refusait pas totalement l’idée d’une alliance avec Nida Tounes.

"C’est négociable. Je ne dis pas que Nidaa Tounes est le nouveau Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD) ; il y a parmi ses adhérents des militants que je respecte, qui ont toujours lutté contre le régime de Ben Ali. Je ne suis pas d’accord avec les gens qui attaquent Nidaa Tounes, ils ne font qu’aider Ennahdha à éliminer ses ennemis".

En 2014, il s'est présenté aux élections législatives dans la circonscription de Gafsa, sous la bannière de la liste indépendante "Rad il Itibar". Il a obtenu 5.238 voix: Malgré son incontestable popularité, il est arrivé 4ième après Nida Tounes, Ennahdha et le Front populaire.

Et maintenant?

Adnène Hajji est à présent devenu méfiant envers le parti vainqueur aux législatives:

"Nida Tounes nous a déçu car des militants de ce parti nous ont empêché de faire une réunion électorale à Metlaoui, sans que les dirigeant n'interviennent pour les calmer (...) Nida Tounes doit s'excuser", a-t-il revendiqué sur Express FM.

Quelle alliance est-elle envisageable dans un contexte d'hégémonie de deux grands partis, Ennahdha et Nida Tounes? Sans doute, le Front populaire, coalition de partis de gauche, est la formation politique la plus proche de sa sensibilité.

"Je ne vais pas à l'Assemblée pour m'allier avec le gouvernement. Je le fais pour m'allier avec le peuple", a-t-il ajouté, balayant un rapprochement avec le parti de Béji Caïd Essebsi.

Six ans après les événements de Redeyef, la situation de la Compagnie de phosphate n'a pas changé. Aucun gouvernement n'a su trouver une solution aux problèmes économiques, sociaux et environnementaux auxquels sont confrontés les habitants de la région.

"Je me suis porté candidat en réaction aux politiques de l'autruche adoptées par les gouvernements successifs concernant la région de Gafsa. Je poursuivrai mon combat pacifiquement mais j'utiliserai aussi toutes les autres formes de militantisme pour faire pression sur le prochain gouvernement", promet le futur député.

Son immersion dans la gouvernance, après de longues années d'opposition, est très attendue dans un contexte économique fragile, propice aux troubles sociaux.

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