ALGÉRIE
24/08/2014 03h:07 CET | Actualisé 24/08/2014 03h:35 CET

La mort d'Albert Ebossé est une catastrophe infamante pour l'Algérie

La mort d'Albert Ebossé est une catastrophe Algérienne
Capture d'écran
La mort d'Albert Ebossé est une catastrophe Algérienne

Albert Ébossé était le meilleur buteur du championnat d’Algérie la saison dernière. Le camerounais de 25 ans a marqué son second but en deux matchs à Tizi Ouzou ce samedi soir. Puis il est mort. Parce que la JSK a été battue à domicile par l’USMA. Et qu’une partie de ses supporteurs n’a pas admis ce résultat.

Pluie de caillasses sur les joueurs kabyles courant vers les vestiaires. Plusieurs joueurs blessés. Ebossé a pris un projectile à la tête. "Il était en arrêt cardiaque" à son arrivée à l’hôpital mitoyen du stade selon le chef du service réanimation.

Ce terrible enchaînement des faits peut paraître comme exceptionnellement malheureux. Il ne l’est, en fait, que par son dénouement cette fois tragique.

Un jeu de la mort tous les week-ends

En Algérie, tous les weekends, des joueurs, des arbitres, des dirigeants, des supporteurs en déplacement, risquent leur vie dans des stades coupe-gorges, devant des services de sécurité complaisants, dans des compétitions "professionnelles" socialement précarisant pour la majorité des joueurs, et avec le plus souvent la complicité de médias spécialisés.

La mort d’Ebossé est une catastrophe algérienne. Un jeune brillant footballeur camerounais a payé de sa vie l’archaïsme du football domestique algérien, démuni, mal loti, violent, snobé par sa propre fédération lorsque l’équipe nationale "d’importation" crée l’illusion de la gouvernance efficace.

Au-delà du football, Albert Ebossé paye de sa vie la névrose nationale qui s’exprime tous les jours dans un impossible vivre ensemble. Des supporters de la JSK ont, dans un accès de colère, tué leur joueur préféré. Dépit amoureux aux dimensions d’une tragédie grecque.

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Complaisance politico-sécuritaire

Le "caillassage" de fin de match est un rituel du football algérien. Il a connu à Tizi-Ouzou ce samedi 23 août son issue inévitable: la mort d’une des cibles. C’est tombé sur le meilleur joueur étranger dans le championnat d’Algérie. Un hôte distingué du pays. En fait, une invitation transcendante à la honte éternelle
.

La lutte contre la violence dans le football domestique n’a, pas plus que contre la délinquance routière, jamais progressée depuis des années, qu’elle fait des victimes autour du terrain. Il y a clairement une complaisance policière avec les galeries violentes notoirement connue des Algériens qui fréquentent les stades.

C’est ici le point de raccordement avec la politique du gouvernement vis à vis des jeunes marginaux. Au stade, ils deviennent organisés. Il faut donc les ménager. Pourquoi gâcher les effets apaisants des crédits ANSEJ (Agence nationale de soutien à l'emploi des jeunes) à cause de quelques projectiles par ci par là ?

Les chefs de sureté de Daïra – le plus souvent en charge de la sécurité des stades - ne veulent pas d’émeutes après les matchs. Ils laissent, jusqu’à une certaine limite, les supporters éructer leur colère sur l’adversaire, l’arbitre ou leur propre équipe. Mais la "limite" est ordinairement dépassée.

A Saida en 2012, les supporters locaux ont envahi le terrain et attaqué à l’arme blanche les joueurs de l’USM Alger. Poignardé, l’ex international Abdelkader Laifaoui a échappé de peu à la mort, tandis que la plupart de ses équipiers étaient lacérés.

Le patron local de la police nationale a été relevé de ses fonctions. Jugés plus dangereux que les jets de projectiles, les envahissements de terrain sont restés courants sur les stades d’Algérie.

Au printemps dernier, plusieurs joueurs de l’USM Bel Abbes, ont été massacrés par les supporters de Hadjout débordant le service de sécurité pour régler leur compte avec l’équipe visiteuse. La mort de joueurs a été, là aussi, évitée miraculeusement.

Dans les deux cas les sanctions ont été les mêmes que dans les cas de jets de pierres : matchs à huis clos avec suspension du terrain dans le cas de Saida. Il y a longtemps que l’arsenal répressif de la ligue nationale de football -LNF- a échoué. Et tout le monde à la FAF le sait.

Tournant manqué

L’émotion déclenchée par l’agression de Saïda en 2012 était un grand tournant manqué pour adopter de nouvelles règles de sécurité dans les stades.

La LNF (Ligue Nationale de Football) aurait pu décider par exemple de refuser d’homologuer des stades sans dispositifs de caméras ou sans un nombre d’issue de sortie suffisant.

A Tizi Ouzou, le groupe de supporters qui a provoqué la mort d’Ebossé était perché, cinq minutes après la fin du match, en haut de la tribune qui donne sur les escaliers du vestiaire.

Dans un contexte normal, c'est-à-dire dans un stade et avec un service d’ordre aux normes, il ne doit plus y avoir de contact entre joueurs et supporters à cet instant.

L’obligation pour les clubs professionnels de se doter de stadiers pour les matchs à domicile a été abandonnée de fait dès la première année du professionnalisme.

Complaisance sécuritaire et politique avec la violence dans les stades, absence de politique de prévention (caméras, fichiers supporters violents, stadiers) pas d’ajustement des sanctions - le huis clos inefficace à la longue doit s’aider du retrait de points et de la rétrogradation automatique dans les cas extrêmes- : la répétition des "incidents" devait donc bien conduire à cette soirée infamante du 23 août à Tizi Ouzou.

Les adultes responsables qui vont encore au stade n’avaient malheureusement aucun doute la dessus.

Des arènes de gladiateurs

Les responsables du secteur du sport et du football ne ratent jamais une occasion pour rappeler que les stades sont le réceptacle du mal-être algérien et que le remède contre la violence dans le football échappe largement aux seuls acteurs du secteur.

Ce n’est vrai qu’en partie. Car si la société draine une violence immanente du à son inaccomplissement citoyen, le football dope l’expression violente du malaise par le seul fait qu’il propose des arènes de gladiateurs aux spectateurs.

Aucun nouveau stade n’a été livré durant les 15 années de règne de Bouteflika. L’automne dernier deux jeunes supporters de l’USMA ont traversé le béton du "pas si vieux" stade du 05 juillet pour s’écraser 25 mètres plus bas.

Cette double mort tragique – qui préfigure celle d’Ebossé – aurait dû conduire à un sursaut sur les infrastructures du football

.

Le nouveau stade de Tizi Ouzou qui aurait dû être livré en début d’année est dans une impasse juridique avec résiliation de contrat (la semaine dernière). Avec une bonne gouvernance publique des projets, la JSK aurait dû y jouer ce derby contre l’USMA. Et Ebossé aurait continué de vivre et de marquer des buts.

Tous les autres projets connaissent des retards de plusieurs années. Le stade olympique d’Oran, les deux nouveaux stades d’Alger (Baraki et Douera). Le "revamping" du stade du 05 juillet aussi accuse du retard.

Aucun stade algérien ne répond aux normes FIFA. Le Maroc en dispose de 04 (Tanger, Marrakech, Casablanca, Rabat). Sécurité, ergonomie, convivialité, les stades aux normes FIFA réduisent le potentiel de violence des spectateurs. Le football algérien est sinistré de ce point de vue.

La FAF n’a d'yeux que pour les verts

Derrière cet archipel d’archaïsme ; une navigation égoïste de la Fédération Algérienne de Football (FAF). La Fédération travaille peu au développement de la pratique du football en Algérie. Elle s’est attelée en priorité à construire une vitrine brillante : l’équipe nationale.

L’EN est à 80% importée des centres de formation français et entretient l’illusion d’un football national conquérant. L’homicide d’Albert Ebossé fait tomber le voile.

Le championnat d’Algérie de ligue 1 est misérable. Son modèle économique est en carton. Ses revenus improbables. Ses clubs-entreprises précaires, sa couverture télévisuelle d’un autre âge, sa capacité à générer de grands talents très faible. Et surtout son public est hors de contrôle.

L’image du championnat d’Algérie de football était désastreuse avant cette tragédie du 23 août. Aujourd’hui elle déteint – en mode chaotique -sur l’image de l’Algérie et des Algériens dans le monde. A contre-emploi des effets du mondial 2014. La réalité locale démonte le stand en paillette de l’EN à l’international.

Par décence, renoncer à organiser la CAN 2017

L’Algérie peut être fière d’avoir abrité deux festivals panafricains sans pareils dans la révélation du continent à lui-même. Et de quelques autres belles réalisations connectées à l’histoire africaine.

Avec la mort d’Albert Ebosse, ciblés parmi les autres, par ceux qui ont scandé son nom le jour même, le pays tout entier ploie sous l’infamie.

L'Algérie prétend à l’organisation de la CAN 2017 à la place de la Libye. Tripoli a, par un sort maléfique, officiellement annoncé son désistement le matin de la mort violente de Albert Ebosse en Algérie.

Par décence, parce que l’hôte camerounais a payé de sa vie, la vétusté des stades algériens combinée à la folie des supporters qui les hantent, cette candidature algérienne devrait être immédiatement retirée

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C’est la première punition que le pays devrait s’auto-administrer pour se montrer à lui-même et au monde qu’il a compris. Qu’il a pris toute la mesure du chemin qu’il lui reste à parcourir pour revenir dans la lumière.

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