ALGÉRIE
20/08/2014 14h:13 CET | Actualisé 20/08/2014 17h:56 CET

Reporter de guerre: Mon expérience en Irak

AFP

Aéroport de Bagdad, 06.00 du matin , l'atmosphère est lugubre. Après une attente interminable à Istanbul, le terminal de l'aéroport dans lequel je débarque me donne la chair de poule. Ce n'est pas un aéroport comme les autres.

Pas d'annonces, pas de couples qui se retrouvent, aucunes effusions de joie. Juste le tapis de livraison des bagages qui tourne au loin.

J'ai un visa presse, mais je dois m’acquitter d'une démarche supplémentaire, un coup de tampon, avant de passer devant la police des frontières.

Le policier me dévisage. Journaliste ! Je ne suis pas le bienvenu. J'attend vainement ma caméra. Elle est saisie. Mon visa presse, obtenu en tant que tel, n'en est pas un. Je dois demander une autorisation de tournage qui mets un mois à être accordée.

J'ai huit jours. Je n'ai plus d'outil de travail !

Une course contre la montre

De loin, un homme d'une soixantaine d'années me décoche un sourire, c'est le chauffeur que m'a envoyé mon fixer. Il ne peut rien faire pour moi, mais son « Habibi » me réchauffe le cœur. Nous nous mettons en route vers Bagdad. Check points, auto mitrailleuses, hommes en armes se succèdent jusqu'aux portes de Bagdad.

Je ne connais pas Bagdad, c'est bien la première fois que j'y met les pieds, j'ai en tête un tas de récits, et surtout un film qui m'a marqué. L'histoire d'un chauffeur de camion Américain venu gagner sa vie en Irak. Il se fait agresser, et se retrouve six pieds sous terre, enterré vivant, avec son téléphone. On apprend dans le film que c'est une forme d'enlèvement. Il sera déterré, si sa famille s'acquitte auprès des terroristes d'une somme incommensurable
.

Ce genre de terrain pour les journalistes, c'est la peur de l'enlèvement, de l'attentat suicide. Et comme je n'ai pas le temps d'attendre une autorisation de tournage, c'est aussi la peur d'être arrêté.

Quand on débarque dans un pays que l'on ne connait pas, la seule manière d'opérer et d 'avoir un fixer. Et plus le pays est dangereux, plus le fixer est cher, et plus on a la trouille.

Bagdad défile au travers du pare-brise. Le chauffeur me conduit à l'hôtel que mon fixer a choisi pour moi. Peu de circulation à cette heure-ci. Nous longeons les rives du Tigre.

Je ne peux m’empêcher de penser que je suis en Mésopotamie : le berceau de la civilisation. J'aperçois la zone verte dans laquelle il faudrait presque un laissez- passer d'Obama pour y pénétrer.

Les gens vaquent à leurs occupations. L'état Islamique n'est pas loin, une cinquantaine de kilomètres. Qu'est ce qu'on à bien pu faire à ces gens pour qu'ils soient aussi calme?

La peur comme instinct de survie

Mais rapidement, je retourne à des considérations beaucoup plus terre à terre. Nous arrivons à l'hôtel, mon fixer m'attend, et après lui avoir exposé ce que je veux faire, viennent les histoires d'argent. Chauffeur, fixer, hôtel ! L'addition se monte à quelques centaines de dollars par jour.

Pas le temps de traîner.

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Je dois envoyer au moins un sujet par jour, et partir le plus vite possible. Je suis free lance, je dois rentabiliser. Je dois filmer la peur, la misère, la mort.... Et je dois gagner ma vie.

Et d'ailleurs, à propos de filmer, je n'ai plus de caméra. Mon fixer y remédie, il connait quelqu'un qui loue ce genre d'engins. L'addition augmente encore.

Qui sont ces gens? Ils souffrent ! De quelle manière leur parler? J'ai souvent honte. C'est mon métier, mais c'est comme ça. Je ne suis pas comme certains qui pensent que pour quelques dollars, je peux tout me permettre. Avant tout, même s'ils me sont parfaitement étrangers, je les regarde. Je n'ai pas le droit de prendre parti.

J’innterviewe un chrétien : « S'ils attaquent Bagdad, (L'état Islamique ) et qu'ils y rentrent, je partirai à Erbil où j'ai de la famille »

Il me demande de ne pas montrer son visage, il a peur d'avoir des problèmes dans son quartier. Il est dans une souricière. Moi, je peux partir !

Je crois que ce serait une folie de ne pas avoir peur. C'est, d'après une amie journaliste beaucoup plus expérimentée que moi sur ce genre de terrain, un bon moyen de rester en vie.

Je suis au centre de Bagdad à la terrasse d'un café qui d'après mon fixer a été victime d'un attentat suicide peu de temps auparavant. Quarante morts !

Nous engageons la conversation avec un homme relativement jeune qui parle un anglais parfait avec un accent Américain: « Qu'est ce que c'est que ce groupe de terroristes qui contrôle la moitié de l'Irak et une bonne partie de la Syrie ? Ça n'a pas de sens. Où est le gouvernement ? »

Retour à l'hôtel, mais auparavant, nous décidons de faire un détour, et de filmer un immeuble détruit par une voiture piégée. La police nous demande notre autorisation de tournage. Mon fixer parlemente. On nous demande de patienter, je n'ai qu'une peur c'est que l'on me demande le fameux papier que l'on met un mois à obtenir.

Il fait quarante cinq degrés, j'ai envie de dire cent vingt ! Les voitures sont au touche touche, les radios des policiers, qui soudain me paraissent être des centaines à ce carrefour, crépitent. Au bout de quarante cinq minutes d'attente mon fixer me dit : « You can shoot, five minutes ! »

Deuxième voyage. Erbil, Capitale du Kurdistan Irakien. Les voitures neuves pullulent, la ville est un immense chantier, on construit à tour de bras. Le pétrole !

Un ami Egyptien me disait : « Erbil, c'est la Suisse à coté de Bagdad ! » Il n'a pas tout à fait tort. Les montagnes en moins ! En fait, aucun danger à Erbil.

Nous prenons la route de Kirkouk, direction le QG des Peshmergas. Nous voulons aller sur une ligne de front. Les Officiers Peshmergas que nous rencontrons hésitent, la zone est dangereuse, ils finissent par dire non. Nous croisons des confrères, qui travaillent pour une télévision Kurde,

«Rudaw». Nous racontons notre histoire. « Mais qu'a cela ne tienne, venez avec nous, justement nous y allons! »

Nous apprenons que l'endroit où nous allons n'est plus au Kurdistan, mais en Irak. Je n'ai pas de visa pour entrer en Irak. Le risque c'est que l'armée Irakienne me contrôle et qu'il m'accuse d'espionnage. Tant pis, on y va !

Hunar, le reporter Courage

Hunar et son cameraman insistent pour que nous montions dans leur voiture. L'atmosphère est détendue, musique Kurde vociférante, ils plaisantent. Moi, je ne suis pas très fier. Hunar m'annonce goguenard : « Now, you're in Irak man » Je me tasse dans mon siège. Sur la route, des véhicules carbonisés, des types armés jusqu'aux dents, des check points. Nos amis de Rudaw font des signes à tout le monde en riant, nous passons les check points sans encombre. Bon sang ! C'est types là passent leur vie dans cette zone. Je suis impressionné.

Nous finissons par arrivé en vue d'un pont. Sacs de sable, tranchées, des hommes derrière leur armes. Hunar nous introduit auprès des Peshmergas. Il part de son coté avec son cameraman. Je fais des images d'ambiance.

Un Capitaine m'interpelle. Il veut me montrer des choses. L'interview commence. Il monte sur des sacs de sable et se met carrément à découvert. Je décide alors de me mettre à sa hauteur, et là j'aperçois à cent mètres le drapeau de l'Etat Islamique. Le Capitaine parle, je n'ai pas besoin de lui poser de question, de toutes manières, je ne comprend rien. C'est l'interview la plus longue de ma vie.

Enfin à « l'abri », j'aperçois Hunar qui fait un plateau. Tout à coup tout le monde se baisse. Coups de feu. Les Peshmergas ripostent. Mais ce qui me fascine, c'est Hunar, debout qui continue son plateau. Plus tard il m'enverra une video où il enjambe les sacs de sable, et s'approche à dix mètres de positions de l'Etat Islamique pour obtenir une interview.

Hunar, fais attention à toi.

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