ALGÉRIE
09/08/2014 15h:39 CET

Le Moyen-Orient à la veille d'un "moment décisif, l'Arabie Saoudite mène un "jeu destructeur" (Dominique de Villepin)

Le Roi Abdallah avec John Kerry
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Le Roi Abdallah avec John Kerry

L’Arabie Saoudite et les monarchies conservatrices du Golfe mènent actuellement un "jeu destructeur" dont elles pourraient pâtir car elles encouragent un "djihadistan" qui est, objectivement, la seule alternative à leur pouvoir.

C'est la mise en cause en forme d'avertissement faite par l'ancien Premier Ministre français et ex-ministre des affaires étrangères, Dominique de Villepin, dans une analyse particulièrement sombre de la situation en Irak et au Moyen-Orient en général publiée dans le journal Le Monde.

Ce qui se passe en Irak avec les massacres et les persécutions dont sont victimes des chrétiens d'orient ou des yézidis est grave. "L'Irak se vide depuis onze ans de la diversité religieuse qui a fait sa richesse pendant des millénaires".

Onze ans, c'est à dire 2003, après l'intervention américaine en Irak contre laquelle Dominique de Villepin s'était opposé en mettant en garde contre des lourdes conséquences.

Et il le rappelle dans son article en soulignant que "sans l'intervention unilatérale américaine en 2003, il n'y aurait pas eu un tel boulevard en Irak pour les forces totalitaires".

Un évènement historique majeur et complexe

Pour lui, on n’est pas devant un "choc immémorial" entre les civilisations ou d’une lutte entre "civilisation et la barbarie" mais devant un "événement historique majeur et complexe, lié aux indépendances nationales, à la mondialisation et au "Printemps arabe "

Une "crise de modernisation qui a un caractère existentiel et qui altère si bien les rapports de force sociaux et politiques que tous les vieux clivages sont réveillés".

Tout est bouleversé, les frontières de Sykes-Picot ainsi que les modèles politiques mis en place après les indépendances et l’islamisme est dans ce contexte ce "que le fascisme fut en Europe à l'idée nationale, un double monstrueux et hors de contrôle, à cheval sur l'archaïsme et sur la modernité".

Il faut au moins une génération au Moyen-Orient pour faire sa modernisation, une longue période où peut être guetté par la "tentation nihiliste".

La région est à la veille d'un "moment décisif" où elle basculera d'un côté ou de l'autre et il faut l'aider "à choisir la vie contre la mort".

Agir politiquement

S'il n'y aucun dialogue possible avec l'Etat Islamique, le Da3èche et les organisations qui font du crime " un moyen et un fin", il faut aider en urgence les civils qui sont menacés mais également écouter et traiter avec des "interlocuteurs crédibles, à côté et en marge de ces mouvements, les revendications qu'ils fédèrent, par exemple le sentiment d'humiliation des sunnites d'Irak".

Pour De Villepin, l'Islam n'est pas la cause mais le "prétexte et en définitive la victime de cette hystérie collective". La solution à cette crise "existentielle" est politique. S’il y a une action internationale, elle doit se faire dans l’unité et dans le respect de la légalité internationale.

Toutes les actions doivent être encadrées par des résolutions du Conseil de Sécurité. Il faut agir aussi politiquement pour éviter que les djihadistes ne parviennent à mobiliser des populations qui les suivent

Mais, insiste De Villepin, la "solution est politique" et c'est sur ce terrain que les djihadistes de l'Etat islamique sont faible "soit par la peur d'un danger plus grand, comme c'est le cas pour certains chefs de tribu et pouvoirs locaux sunnites, soit par la haine".

De Villepin voit dans le chef du gouvernement irakien al-Maliki une illustration de ces politiques sectaires qui font le lit des djihadistes.

"Il faut dès aujourd'hui un gouvernement inclusif faisant place à toutes les composantes pacifiques de la société irakienne. Il faut un programme d'inclusion communautaire dans l'armée et l'administration pour empêcher le cercle vicieux des frustrations et des haines".

Dominique de Villepin met en exergue le fait que ce sont les "financements qui nourrissent l'Etat islamique".Celui-ci dispose de ce qu'il a accaparé en Irak, comme réserves d'or et des champs pétroliers, mais il continuer de disposer de flux venant d'Arabie Saoudite et des pays du Golfe.

Il faut "couper le robinet des bailleurs de fonds sans lesquels l'Etat islamique n'est rien" écrit-il en pointant des "forces conservatrices, des individus ou des circuits, parfois ancrés dans la société, parfois en marge de l'action de l'Etat, qui agissent pour le pire, mues par la peur de perdre le pouvoir, mues aussi par la crainte d'idées novatrices et démocratiques".

Dominique de Villepin est direct : "Il faut dire à l'Arabie saoudite et aux monarchies conservatrices qu'elles doivent sortir de ce jeu destructeur, car leurs dynasties seront les premières victimes d'un djihadistan qui s'étendrait à la péninsule Arabique, car il n'y a là-bas aucune alternative hormis les pouvoirs traditionnels actuels".

Ces pays, quelle que soient leurs motivations doivent "cesser de souffler sur les braises du Moyen-Orient".

Il pointe également un "double jeu" des Etats de la région comme la Turquie, l'Iran et l'Egypte dont aucun ne "mène aujourd'hui la politique de simplicité, de clarté et d'urgence qui s'impose" Alors qu'ils font face à un " péril qui pourrait tous les effacer", ces Etats doivent laisser tomber " toutes les arrière-pensées mesquines".

Pour De Villepin, le temps d'un effort de "construction régionale" est venu car c'est le Moyen-Orient des "prochaines décennies qui se dessine". Il préconise "une conférence régionale permettant d'avancer sur des grands dossiers stratégiques, économiques et politiques, des questions pétrolières jusqu'au partage des eaux".

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