ALGÉRIE
03/06/2014 09h:31 CET | Actualisé 03/06/2014 16h:55 CET

Naïma Yahi, historienne : "Noura incarnait la femme algérienne moderne et libre, belle et talentueuse"

La chanteuse Noura aux débuts de sa grande carrière
Facebook - Naïma Yahi
La chanteuse Noura aux débuts de sa grande carrière

Historienne, spécialiste de l’histoire de la musique algérienne et maghrébine en France, Naïma Yahi parle de Noura en connaissance de cause. Comme elle le dit dans cette interview, elle a eu, en effet, "le grand honneur" de rencontrer le "couple mythique" de la musique algérienne dans le cadre de ses recherches sur le patrimoine musical maghrébin.

Des heures de rencontres et d’entretiens qui en font une personne qualifiée pour revisiter le parcours artistique de l’artiste à la discographie riche de plusieurs centaines de chanson et qui a été une synthèse de tous les folklores algériens. Elle souligne le caractère singulier du duo qu’elle faisait avec Kamel Hamadi.

Naïma Yahi nous parle de Noura, "femme algérienne moderne et libre, belle et talentueuse" qui a obtenu, en 1970 un "disque d’or" en 1970 qui en fera la première voix maghrébine plébiscitée par la critique musicale pour le nombre de disques vendus en France.

Rapatriée mercredi et enterrée jeudi au cimetière de Sidi Yahia (Alger)

Le corps de la chanteuse Noura, décédée dimanche dans un hôpital parisien suite à une longue maladie, sera rapatrié mercredi en Algérie. "Le corps de la défunte chanteuse sera acheminé par un vol d’Aigle Azur le 4 juin à midi. Il sera inhumé en début d’après-midi à l’aéroport Houari-Boumediene d’Alger", a indiqué un coordinateur artistique dans la capitale française, Farid Ouahmed, cité par l’agence APS. La chanteuse populaire algérienne sera enterrée, jeudi, pour exaucer son dernier vœu, parmi les siens au cimetière de Sidi Yahia, sur les hauteurs d’Alger.

Huffington Post Maghreb : Historienne, vous avez revisité l’ensemble de la discographie algérienne et maghrébine. Quelle est votre part de Noura dans cette fresque musicale ? Et quel héritage laisse-t-on au crédit du patrimoine musical algérien ?

Naïma Yahi : Noura incarnait la femme algérienne moderne et libre, belle et talentueuse, la grande dame de la chanson algérienne. Sa carrière bourgeonne et elle connait le grand succès à l’aube de l’indépendance de l’Algérie. Le contexte va inspirer la jeune artiste. A l’instar de nombre de ses pairs - Warda El Djazaïria, Chérifa, Hnifa ou Seloua -, elle va exprimer en chansons tous les espoirs du peuple algérien.

Elle chantera en Algérie comme dans la "ghorba" (exil). Noura nous laisse en héritage plusieurs centaines de chansons, en arabe, en kabyle et même en français, dont certaines interprétées avec son époux et Pygmalion Kamel Hamadi. Elle tient un rôle unique au sein de cette grande famille de la chanson maghrébine car elle a su faire la synthèse de tous les folklores algériens et de ses langues. Elle est encore appréciée en France comme dans tout le monde arabe.

En réagissant à sa disparition, vous avez posté sur votre page Facebook un cliché visiblement vieux de plusieurs décennies : Noura posant aux côtés du regretté Ahmed Hachlaf et arborant une distinction. C’est une image à l’allure de podium.

Noura restera dans l’histoire de la musique maghrébine comme la première voix féminine maghrébine distinguée par un disque d'or en 1970 pour ses ventes de disque en France. Ce cliché en est le témoignage le plus fort, un document de reconnaissance de son parcours. Pour mémoire, la jeune Noura s'est essayée au théâtre ou à l'animation d'émissions radiophoniques, mais c'est en tant que chanteuse qu'elle avait connu le succès.

Tout au long de sa belle carrière, elle collabore avec les plus grands dont les frères Hachlaf : Ahmed, le directeur artistique du catalogue arabe de la maison Pathé Marconi (ndlr, qui pose à côte de Noura dans le cliché), et El Habib l'auteur compositeur, qui l'accompagne et lui offre de beaux succès populaires comme l'adaptation de la chanson "Ya Rabi Sidi" avec Kamel Hamadi. Outre les frères Hachlaf et Kamel Hamadi, ses rencontres avec les maîtres et les artistes de talents sont multiples.

Elle croise la route de grands artistes comme Ahmed Wahby ou le chef d'orchestre Amraoui Missoum. Tout au long de sa carrière, elle est acclamée par la diaspora algérienne et maghrébine. Illustration de son aura musicale, elle se produit sur les planches de salles françaises prestigieuses comme l'Olympia, la Mutualité ou la Salle Pleyel. Elle est également la première interprète de Michel Berger, jeune auteur compositeur alors inconnu qui participe à l'aventure de son unique disque enregistré en français.

Pour les besoins de votre recherche sur l’histoire de la musique maghrébine en France, vous avez rencontré, à plusieurs reprises, Noura et Kamel Hamadi. J’imagine qu’elle a revisité sa carrière en répondant à vos questions. Quel regard portait-elle sur son parcours ? Estimait-t-elle que sa carrière n’est pas allée loin ?

J'ai eu le grand honneur de m'entretenir avec Noura et Kamel Hamadi. Avec beaucoup de générosité, ils m'ont fait découvrir l'histoire de la création musicale algérienne et maghrébine en exil. Avec beaucoup d'humilité mais aussi de fierté, ils m'ont raconté leur belle histoire de vie, où l'art et la création s'entremêlent au destin de l'immigration.

Témoins de leur époque, ils ont toujours su transmettre aux plus jeunes et m'ont toujours dit à quel point il leur semblait primordial de diffuser ce patrimoine en Algérie bien sûr, mais aussi auprès des enfants d'immigrés vivant en France. Enfin, je dirai que jusqu'au bout, Noura et Kamel Hamadi ont formé le couple mythique de la chanson algérienne qu’ils ont incarné sur scène comme dans la vie de tous les jours. Noura partie, le duo continuera d’incarner la beauté et la richesse de la chanson algérienne.

Chaque fois que vous parlez de Kamel Hamadi, vous utilisez un mot qui n'échappe pas à l'attention du lecteur. Vous qualifiez Kamel de ''Pygmalion''. Pourquoi ?

Noura a été la muse de Kamel tout au long de sa carrière. Elle fut la quintessence de la femme algérienne, réunissant ses beautés et ses aspirations. Noura traverse l’œuvre et les textes de Kamel Hamadi même quand il écrit pour d'autres artistes.

Naïma Yahi est l’auteure de "l'Histoire culturelle de l’immigration algérienne", une thèse de doctorat soutenue en 2008 à Paris VIII sous la direction de Benjamin Stora. Directrice de Pangée Network – un organisme œuvrant pour la promotion du dialogue culturel entre les peuples-, Naïma Yahi est à l’origine de nombreux événements thématiques. Elle a collaboré notamment avec Meziane Azaïche – le patron du Cabaret sauvage - à la mise en œuvre de BARBES CAFE, un spectacle musical célébrant les artistes maghrébins qui ont nourri le Maghreb des musiques. Elle est aussi l’auteur de "La Mélodie de l’Exil ", un documentaire sur Cheikh El Hasnaoui.

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