ALGÉRIE
31/05/2014 09h:31 CET | Actualisé 31/05/2014 14h:28 CET

Réda Doumaz revisite en chaabi le poème-chanson d'une vieille passion algérienne

Hiziya, personnage réel entré dans la légende
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Hiziya, personnage réel entré dans la légende

C’est une folle histoire d’amour, une de ses chroniques "coup de cœur" qui ont jalonné la quotidien de l’Algérie au 19e siècle : l’amour de Hiziya pour son cousin Saʿŷd et inversement. Dans les villes comme dans les campagnes, la chanson-poème faisait rêver et réfléchir. Elle le fait encore 130 ans plus tard.

L'histoire s'est nouée, à l’ombre des palmiers de Sidi Khaled, à une centaine de bornes de Biskra (400 kms au sud-est d’Alger). Dans l’imaginaire collectif, l’histoire d’amour de Hiziya, c’est d’abord une chanson, une très belle chanson, l’une des plus emblématiques et des plus émouvantes du patrimoine musical algérien et maghrébin. Elle est la déclinaison mélodieuse d’un texte poétique dit du ‘’melhun’’, écrit par le poète algérien Mohamed Ben Guitoun. Les spécialistes de la poésie populaire soulignent sa force sémantique et n’hésitent pas à parler du "plus beau poème d’amour algérien’’.

Le texte émouvant de Ben Guitoun le bédouin cultivé par la tradition orale, se prêterait bien à un récit consacré aux plus célèbres histoires d’amour de l’histoire. Sur la Toile, Hiziya, reste injustement borné à son environnement naturel, l’Algérie, le Maghreb et de la communauté algérienne de France.

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Ceux qui ont lu et relu le poème de Ben Guitoun – une centaine de vers - ne résisteraient pas à la tentation de la comparaison. Hiziya et Saʿŷd, seraient-ils tentés de dire, sont à Ben Guiton et à l’Algérie ce que Roméo et Juliette sont à William Shakespeare et à l’Europe du 16e siècle, ce qu’Ulysse et Penelope sont à la mythologique grecque. C’est aussi du Qais et du Layla, d’Antar et d’Abla.

La seule différence entre ces différents imaginaires de l’amour fou – et elle est de taille – tient à la singularité du texte de Ben Guitoun Hiziya : ce n’est pas une fiction romancée, c’est une histoire vraie, c’est du vécu intense.

Pour ceux qui ne connaissent pas l’histoire, Hiziya est la fille d’Ahmed ben el Bey, richissime éleveur issu de la famille des Bouakkaz et de l’influente tribu des Dhouaouda. La gracieuse "Hizou " – pour reprendre le diminutif de Hiziya à l’aube du 21e siècle -- n’a vécu que 24 ans entre 1855-1879. Une existence "’en coup de vent « qui laisse cependant à la tradition orale du Maghreb l’une de ses plus passionnantes chroniques. C’est le grand amour du 19e siècle comme l’Algérie et le Maghreb central en ont beaucoup connu.

A en croire la tradition orale, Hiziya est une "hasna" de Sidi Khaled à la beauté inouïe. A la bourse de l’esthétique de la région des Zibans, son indice de beauté est unique et sans équivalent. Qu’il pleuve ou qu’il vente, Hiziya se déploie au miroir des autres comme un dictionnaire de beauté avec tout ce qu’il recoupe comme qualificatifs : somptueuse, éclatante, adorable, splendide, ravissante, merveilleuse, mielleuse. Tous les poètes bédouins réunis ne peuvent, le temps d’une " qaada " (séance) poétique, la dessiner et en brosser le portrait. Mission impossible tellement la "hasna " est "sahira ", sublime.

Follement amoureuse du cousin Saʿŷd qui le lui rend bien, Hiziya choisit de convoler en justes noces avec lui et rien qu’avec lui. Même si elle le dit du bout des lèvres, elle le fait savoir et bien savoir : elle préfère son Saʿŷd à la multitude de candidats aussi beaux que riches qui rivalisent de dots et de lobbying auprès d’Ahmed ben el Bey.

L’histoire de Hiziya est si passionnante qu’elle suscite une multitude de récits contradictoires. Entre rumeurs, bouche-à-oreille et racontars, tout y est. Pour les uns, Hiziya entretient avec Saʿŷd un amour clandestin au risque d’offenser les codes en vigueur dans la société tribale. Pour d’autres, la ravissante finit par se marier avec son amoureux de cousin, mais leur union ne dure qu’un mois !

Quand Hiziya meurt en 1879 avec en fond historique la période des après-révoltes d’El Mokrani et des Zaatcha, les langues se délient, chacun y va de sa narration sur les conditions de sa disparition. Un tel évoque une maladie causée par un chagrin d’amour chronique. Tel autre parle d’une Hiziya froidement abattue par un tireur exécutant un contrat : furieux d’avoir essuyé un refus de demande en mariage, un caïd aurait assouvi sa revanche à coup de poudre.

Un troisième évoque une erreur de guerre : parti au combat, Saʿŷd le chevalier guerrier se fait désirer par la belle. Quand elle apprend qu’il est de retour, Hiziya se camoufle dans un joli burnous blanc, histoire de lui faire la surprise et de le séduire. Saʿŷd prend son amante pour un ennemi et l’abat.

Quel crédit faut-il accorder à ces récits ? Exercice d’autant plus hypothétique que le texte de Ben Guitoun ne souffle mot sur les circonstances de la mort. En tout état de cause, la disparition de Hiziya à la fleur de l’âge plonge Saʿŷd dans un chagrin profond et interminable. Inconsolable, il en appelle à l’inspiration d’un de ses amis fidèles, le poète Ben Guitoun, et le supplie d’écrire un texte pour pleurer sa belle.

Voulu par l’amant comme un " ritha " (élégie), le poème prend l’allure d’une chronique circonstanciée de la relation passionnante entre les deux amants. Se prenant pour Saʿŷd dont il connait l’histoire amoureuse par cœur, Ben Guitoun met son cœur à tendre contribution et ne lésine pas sur les mots.

Affecté en Algérie en 1867 à l’aube de la colonisation, Constantin Louis Sonneck (1849-1904) – un interprète de l’armée française d’Afrique – est le premier à le traduire. Il livrera une première version en 1899 dans un livre intitulé ‘’Six chansons arabes en dialecte maghrébin’’, puis en 1902 dans ‘’Chants arabes du Maghreb : Étude sur le dialecte et la poésie populaire de l'Afrique du nord’’, vol. I : Texte arabe, Paris, J. Maisonneuve,‎ 1902. L’universitaire et hommes lettres algérien Souheil Dib s’en inspire lors de la rédaction de son ‘’Anthologie de la poésie populaire algérienne d'expression arabe’’ (1987).

Autant dans la version originale que dans la version en français, le poème de Ben Guitoun annonce d’emblée la couleur. Et se veut comme un triple hymne : à l’amour, à la beauté et à la femme.

"Amis, consolez-moi; je viens de perdre la reine des belles. Elle repose sous terre. Un feu ardent brûle en moi ! Ma souffrance est extrême. Mon cœur s'en est allé, avec la svelte Hibiya. Hélas ! Plus jamais je ne jouirai de sa compagnie. Finis les doux moments, où, comme au printemps, les fleurs des prairies, nous étions heureux. Que la vie avait pour nous de douceurs ! Telle une ombre, la jeune gazelle a disparu, en dépit de moi ! Lorsqu'elle marchait, droit devant elle, ma bien-aimée était admirée par tous
".

Le mélomane bédouin El Bar Amar serait le premier à avoir chanté le texte, mais c’est Abdelhamid Ababsa (1918-1998) qui lui donne une visibilité algérienne et maghrébine à Hiziya.

C’était il y a plus d’une soixantaine d’années avant l’irruption de la télévision mais à un moment où la radio TSF entrait dans les foyers algériens.

Autre grand maître de la musique bédouine, Khelifi Ahmed (1921-2012) n’a pas tardé à s’en emparer. Fort de son style digne d’un conteur bédouin, Khelifi Ahmed a contribué – autant que Ababsa – à faire entrer Hiziya dans les foyers algériens.

Au lendemain de l’indépendance, il sera imité par Rabah Driassa , chanteur-compositeur à succès très prisé par le public féminin et très apprécié en Tunisie et au Maroc.

A force de résonner via les ondes et, plus tard, au travers du petit écran, les voix du trio Ababsa- Khelifi-Driassa donnent à une histoire typiquement locale la dimension d’un "conte de fées". L’Algérie sociologique change au gré des mouvements de générations, mais Hiziya continue de cheminer dans l’espace algérien, aidée en cela par la passion et la beauté de l’histoire qui est la sienne.

En dépit de la concurrence d’une multitude de genres du cru ou importés -- chaâbi, andalou sous toutes ces facettes, moderne, raï, chanson française, rock and roll, oriental, etc..—et d’une inflation de tubes à succès, ‘’Hiziya’’ se fait toujours désirer. Et plus que jamais. Cette histoire est promise à la postérité et à un surcroit de visibilité dans les années à venir.

Ecouter la version chaabi 2013 de Réda Doumaz

En témoigne la louable et originale initiative artistique de l’artiste Réda Doumaz qui, depuis une trentaine d’années, s’emploie à tracer d’autres sillons pour le chaâbi. Contre toute attente, Doumaz a choisi, en 1990, de faire sortir Hiziya de son environnement sahraoui pour l’installer au nord du pays. Il vient de récidiver en 2013 en produisant une nouvelle version complètement relookée.

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