MAGHREB
29/04/2014 14h:51 CET

Entretien avec Willis from Tunis, qui ira au festival de Cannes avec le film "Caricaturistes, fantassins de la démocratie"

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Le chat Willis from Tunis est né pendant le fameux dernier discours de Ben Ali, le 13 janvier 2011. Trois ans et des poussières plus tard, sa dessinatrice Nadia Khiari va assister aux tirades de l'acteur français Lambert Wilson, maître de cérémonie du festival de Cannes 2014.

Willis from Tunis est une des 12 caricaturistes sur lesquels se penche le film de Stéphanie Valloato "Caricaturistes, fantassins de la démocratie", sélectionné à Cannes en Séance spéciale.

L'équipe de tournage est allée chercher les douze protagonistes dans leurs pays, au Venezuela, en Chine ou encore en Russie, là où ils travaillent au jour le jour pour la liberté d'expression.

Nadia Khiari y a naturellement trouvé sa place. Elle publie régulièrement les nouvelles frasques du chat polymorphe gratuitement sur les réseaux sociaux, "pour la cause".

Dans un excellent entretien avec Yakayaka.org fin 2013, elle avait déclaré être politiquement "dehors", évoqué son ami caricaturiste Z et demandé une pause "caca".

Toujours en humour et avec le sérieux qu'il faut, elle revient pour le HuffPost Maghreb sur son expérience cinématographique, le "combat" des dessinateurs tunisiens, et Stéphanie de Monaco.

Comment Stéphanie Valloato vous a-t-elle abordée pour le projet? Votre décision d'y participer a-t-elle été rapidement faite?

C’est lors de la rencontre de Cartooning for Peace à Caen en 2012 que j’ai rencontré Stéphanie Valloato. Elle avait couvert cette rencontre et la remise du prix Honoré Daumier. Par la suite, elle m’en a reparlé l’année dernière durant la vente aux enchères de dessins au profit de l’association Cartooning à Cannes.

Le fait de figurer dans ce documentaire était un honneur pour moi: les autres dessinateurs du monde entier qui y figurent sont des pointures et m'y retrouver, moi, débutante dans le métier, est une vraie chance. De plus, le fil conducteur du documentaire étant la liberté d’expression, ça me touchait particulièrement.

Parlez-nous un peu du film.

Je n’ai pas vu le film.

Etait-ce votre premier tournage? Quelle en a été votre expérience?

J’ai déjà eu des interviews filmées et je ne me sens pas du tout à l’aise. Moi, ce que j’aime, c’est gribouiller, tranquille. Alors, le fait d’avoir une équipe de tournage qui me suivait partout, ce n’était vraiment pas la panacée. Mais bon, en même temps, le fait de pouvoir parler de la situation en Tunisie en tant que citoyenne et au-delà des poncifs diplomatiques ou de la langue de bois politique, était un bon moyen de montrer la Tunisie autrement. Donc j’ai joué le jeu.

Avez-vous hésité à montrer votre visage?

Mon visage? Non, ça va. J’aurai hésité à montrer autre chose (rires).

Connaissiez-vous tous les autres caricaturistes? Y en a-t-il que vous admirez particulièrement?

Je ne connais pas tous les autres caricaturistes. Je connais leur travail, leurs dessins. J’ai beaucoup d’admiration pour la dessinatrice Rayma qui est vénézuélienne et que j’ai rencontrée à deux reprises. La situation dans son pays est très difficile et on en a parlé durant des heures. C’était très enrichissant.

Certains des autres caricaturistes évoluent dans des environnements médiatiques très restrictifs et font de cette difficulté un sujet récurrent. Quel sont les principaux combats de la caricature en Tunisie aujourd'hui?

Le dessin de presse n’est pas assez présent dans les journaux. Il y a énormément de talents en Tunisie à qui on ne donne pas une chance de travailler, de gagner sa vie. Si on n’est pas connu, on ne peut pas en vivre.

Heureusement qu’il y a internet et les réseaux sociaux pour diffuser le travail des dessinateurs. Nous avons créé le site yakayaka.org depuis septembre 2011 et nous publions des dessins de dessinateurs tunisiens, algériens, marocains, espagnols, français, iraniens, etc. On travaille tous gratuitement et on ne gagne pas d’argent mais la motivation est toujours aussi forte.

Ensuite, le "combat" des dessinateurs est similaire à celui des journalistes: ils signalent des choses, mettent le doigt là où ça fait mal.

Vous avez beaucoup affirmé que la liberté d'expression est malgré tout un véritable acquis depuis janvier 2011. Vous n'êtes jamais embêtée par les autorités? Par certains groupes sociaux que vous fustigez dans vos dessins?

Non, je ne suis pas embêtée dans le sens où je n’ai pas de procès, d’intimidations, etc. Après, les insultes sur les réseaux sociaux, j’ai fini par m’habituer. Ça fait très mal parce que c’est gratuit. Mais bon, de nos jours, vu que tous les prix augmentent et que la seule chose gratuite, c’est la méchanceté, je peux comprendre qu’on en use à foison.

Dans une caricature, qu'est-ce qui est le plus important: le dessin ou le texte?

Tout dépend du message à faire passer. Les deux se complètent. On peut ne pas avoir besoin de texte quelquefois.

Vous publiez la quasi-totalité de vos dessins gratuitement sur le net. Allez-vous finir par vous associer à un média?

Je suis enseignante dans un collège, c’est ce qui me permet de gagner ma vie. Je travaille pour Siné mensuel depuis septembre 2011. Je publie régulièrement dans le Courrier International. Je suis prête à travailler pour un média mais je veux continuer à être libre de dessiner ce que je veux, à avoir carte blanche comme chez Siné Mensuel.

Changeons de sujet. Quand vous pensez au festival de Cannes, vous pensez à quoi?

Stéphanie de Monaco.

Quels sont vos coups de cœur cinématographiques (récents ou de manière générale)?

Tous les films de Kubrick, des frères Cohen, de Roméro, de Carpenter, de Scorsese, Tim Burton, Sergio Leone, Abel Ferrarra, Spike Lee… Sinon, les séries The Walking Dead, Breaking Bad, True detective, Boardwalk empire…

Pour la Tunisie, vous reste-t-il "un peu d'espoir en stock"?

J’ai toujours de l’espoir en stock quand je rencontre des jeunes.

Allez-vous voter aux prochaines élections?

Ah bon, il va y avoir des élections? Vous avez une date?

Caricaturistes, fantassins de la démocratie, un film de Nathalie Valloato, avec Willis from Tunis (Tunisie), Zlatkovsky (Russie), Boligan (Mexique), Rayma (Venezuela), Danziger (Etats-Unis), Kichka (Israël), Boukhari (Palestine), Zohoré (Côte d'Ivoire), Slim (Algérie), Pi San (Chine), Glez (Burkina Faso) et Plantu (France).

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