MAGHREB
30/11/2013 08h:03 CET | Actualisé 30/11/2013 12h:46 CET

Tunisie - Football: Rencontre avec Nejib Ghommidh

HuffPost Maghreb

Au détour d'un café, à quelques pas du stade d'El Menzah, le HuffPost Maghreb a rencontré Nejib Ghommidh. L'ancien joueur du Club Africain et de cette équipe nationale tunisienne qui a remporté la seule victoire tunisienne en Coupe du Monde, a raconté sa vision du football tunisien. Plein d'anecdotes, d'humour et de franchise, Nejib Ghommidh, à soixante ans, décortique le football à sa façon.

HuffPost Maghreb: Le public vous connaît comme le joueur qui a inscrit le second but de la Tunisie lors du match contre le Mexique en 1978. Qu'êtes-vous devenu depuis?

Nejib Ghommidh: Après le Mondial, j'ai continué à jouer jusqu'en 1982, puis j'ai pris ma retraite et décidé de me consacrer à ma famille, à mes enfants. Je me suis éloigné du monde du football mais ma passion est restée la même. En 2005, le Club Africain m'a proposé le poste de directeur sportif. J'y suis resté 5 ans, puis j'ai accompagné Bertrand Marchand en équipe nationale, toujours en tant que directeur sportif. Mon expérience avec les Aigles de Carthage aura duré 7 mois. Suite à l'éviction du coach, je suis parti. En 2013, j'ai réintégré le Club Africain dans la cellule de recrutement. D'un commun accord, j'ai quitté mon poste il y a quelques mois.

Qu'avez-vous pensé de l'élimination de la Tunisie?

Dans ce match, nous avons fait une erreur tactique. Nous aurions dû fermer le jeu pour essayer de faire match nul au retour. Il y a une ambiance particulière au Cameroun, dans ce stade bondé. Là-bas, il fallait résister à la pression. Il fallait jouer en "Catenaccio" (cadenas en italien) dès la première minute. On ne devait pas jouer en 4-3-3. Pour pouvoir espérer, il fallait fermer le jeu.

Beaucoup de gens pensent que cet échec vient du manque de niveau, ou de la faute de tel ou tel joueur... Mais c'est un ensemble! Tout d'abord, on manque de professionnalisme. Il faut avoir une certaine rigueur, une discipline et une continuité si on veut être compétitif.

Que pensez-vous de la réserve déposée par la FTF (finalement rejetée par la FIFA jeudi)?

La Fédération a eu tort. C'était une honte. Tu as perdu sur le terrain, tu dois partir et tenter de te reconstruire. Les gens se sont moqués de nous. Il y en a même qui ont dit qu'on allait déposer des réserves jusqu'à remporter la Coupe du Monde!

Comment faire pour rehausser notre niveau?

Je prends notre exemple de 1978. le coach Abdelmajid Chetali était en place depuis 1975. Il avait créé une équipe. Nous étions un groupe de 22 joueurs qui se connaissaient bien, on était habitués à jouer ensemble. C'est comme quand vous regardez un film plusieurs fois. À la fin, vous êtes imprégné des images, le film finit par faire partie de votre quotidien. Nous, c'était ça!

Aujourd'hui, à chaque stage, on voit de nouvelle têtes, à chaque fois les joueurs changent. Au-delà d'avoir un noyau dur, l'équipe nationale doit travailler avec un groupe qui se connaît. Il faut qu'une nouvelle génération arrive, qu'elle soit encadrée et formée pour gagner, pour jouer ensemble.

Je pense que si on regarde l'Histoire du football tunisien, on constate qu'à part Chetali, aucun sélectionneur tunisien n'a réussi. Un entraîneur étranger peut mettre en place un professionnalisme, une discipline adéquate pour permettre d'atteindre un niveau convenable.

Nous avons des jeunes qui seront l'avenir de l'équipe nationale de demain. Il faut prendre en main les jeunes joueurs actuels pour qu'ils soient prêts. On peut prendre conseil de l'étranger. La formation française ce n'est pas rien. Je connais très bien le président de la Fédération Française de Football (Noël Le Graët, ndlr) et il est prêt à nous transmettre le savoir de la formation. On peut la prendre, ça ne peut que nous aider.

Êtes-vous optimiste quant à l'avenir?

Je ne suis pas optimiste, je ne suis pas pessimiste. L'avenir est flou. Pour moi, il faudra changer les choses.

Vous pensez que les footballeurs actuels ne sont plus animés par la même passion?

Maintenant, les joueurs pensent aux primes, à l'argent plus qu'à l'amour du maillot. Mais avant de parler d'argent, les joueurs devraient apporter des preuves sur le terrain! Ce serait beau de voir des joueurs de l'équipe nationale jouer gratuitement. Certes, ce n'est pas possible, mais un système de primes d'objectifs serait déjà plus axé sur la performance que sur l'argent.

En 2009, lors des qualifications pour la Coupe d'Afrique des Nations, on est allés au Botswana pour jouer un match décisif pour la qualification à la CAN 2010. Et les joueurs avaient refusé de jouer à cause d'un problème de primes! C'était comme la France lors de l'épisode du bus à Krysna. Déjà en 2006, le capitaine Ali Boumnijel avait bien demandé la prime du match nul après le fiasco du premier match de Coupe du Monde contre l'Arabie-Saoudite (2-2).

Je suis déçu par ce genre de comportements, n'importe quel citoyen aurait aimé disputer un match au Mondial. Même moi, à mon âge, je l'aurais mangée, cette pelouse, si on avait fait appel à moi (rires).

Quand vous étiez joueur, c'était différent...

Une petite anecdote pour décrire la mentalité qui nous animait à l'époque. Lors d'un match contre l'Algérie à Tunis, que nous avions remporté 2-0, je m'étais brisé la cheville alors que tous les changements (deux à l'époque, ndlr) avaient été effectués. Mais j'ai continué à jouer malgré tout, parce que je ne pouvais pas abandonner, quitte à mourir sur le terrain.

Moi qui avais disputé la quasi-totalité des matchs de qualification, je m'étais embrouillé avec le sélectionneur à cause d'une histoire bidon. Il ne m'a plus sélectionné pendant quelque temps. Ca m'a rendu fou, je pleurais tous les jours... L'histoire s'est bien finie pour moi puisque j'ai réintégré la sélection et que j'ai joué la Coupe du Monde en Argentine. L'une des plus belles émotions de ma vie. C'était indescriptible. On était le Petit Poucet de la compétition, on était dans un groupe difficile (Mexique, Pologne, 3ème en 74, et la RFA championne du monde, ndlr). On avait fini 9èmes de la compétition. On a même devancé les Français! C'était incroyable!

Un jour, j'appelle la Tunisie depuis l'Argentine. Le coup de téléphone me coûte 200 dollars, je n'avais pas cette somme. L'Argentin me demande si j'ai joué la Coupe du Monde, je lui dis que oui, que j'ai même marqué un but contre le Mexique. Il m'a alors demandé de lui donner une des mes chaussures de foot et d'y mettre ma signature et que ça irait comme ça (sourire).

Tarek Dhiab vous a fait la passe décisive en Coupe du Monde, et ce même Tarek Dhiab a taclé la Fédération en envoyant une lettre à la FIFA. Qu'est-ce que vous en pensez?

Pour moi, Tarek Dhiab n'arrive pas à accepter tous ces échecs. Il n'aurait effectivement pas dû aller jusque-là. A mon avis, Dhiab aurait été parfait pour être président de la Fédération de Football. En tant que ministre des Sports il ne peut pas faire tout ce qu'il faut, parce qu'il est obligé de s'occuper de tous les sports.

Pour que la Fédération soit dissoute, il faut que 4 membres démissionnent ou que le quart des clubs professionnels soit d'accord pour dissoudre la FTF, et ça c'est possible si tout le monde se réunit autour d'une table. Pour moi, il faut du sang neuf après autant de désillusions. La Fédération Tunisienne de Football doit être dissoute pour repartir sur de bonnes bases et essayer de construire le football de demain.

Les conflits entre la Fédération Tunisienne de Football et le ministère des Sports ne sont d'aucune aide à la Tunisie. La FTF est composée d'avocats, de juges, de médecins... Mais il faut des gens du milieu, des personnes qui connaissent le football et ses rouages! Des personnes qui connaissent très bien le football et qui sont intelligents pourraient être utiles, comme Zied Tlemcani par exemple.

Un mot pour la fin: Le derby de la capitale se joue avec une présence partielle du public. Quel est votre avis?

Déjà, sans public ou avec un huis clos partiel, ce n'est plus la même chose. Pour moi, le match de samedi devient un match amical. Je pense que les autorités réintroduiront le public quand il y aura une stabilité politique. Sans public, il n'y a plus la même ferveur. La passion du football est différente.

Nejib Ghommidh avait donné l'avantage à la Tunisie face au Mexique lors de la Coupe du Monde 1978

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