MAGHREB
12/11/2013 14h:04 CET | Actualisé 12/11/2013 14h:57 CET

Egypte: Quand des intellectuels se rangent derrière l'armée

Facebook/Alaa AlAswany

Sonallah Ibrahim a passé plusieurs années en prison du temps de Gamal Abdel Nasser. Ce romancier égyptien, ancien communiste et farouche opposant à la dictature, a fait sensation en 2003 lorsqu'il a refusé un prix parce qu'il venait du régime corrompu de Hosni Moubarak.

C'est pourtant le même homme qui dit aujourd'hui que la dispersion par la force du sit-in des partisans du président islamiste déchu Mohamed Morsi, qui a fait des centaines de mort, "n'était pas un massacre".

"La priorité maintenant est de mettre fin au terrorisme! (...) Si le policier qui m'insultait et me frappait sous Moubarak combat aujourd'hui le terrorisme, je suis avec lui", dit l'écrivain au site d'information égyptien Mada Masr.

Derrière l'armée

Comme Sonallah Ibrahim, nombreux sont les membres de l'intelligentsia égyptienne à s'être rangés derrière l'armée contre les Frères musulmans. Décrits -souvent à tort- comme des libéraux, ils sont beaucoup à fermer les yeux sur la toute-puissance de l'armée, au nom du patriotisme et de "la lutte contre le terrorisme".

Une attitude qui s'apparente à une "compromission avec un régime coupable d’une répression sanglante contre des êtres humains, fussent-ils les partisans de l’ex-président islamiste Morsi", dénonce Akram Belkaïd dans Le Quotidien d'Oran.

Depuis la destitution le 3 juillet de Mohamed Morsi, premier président égyptien à être issu des Frères musulmans et à ne pas sortir des rangs de l'armée, la confrérie islamiste fait en effet l'objet d'une impitoyable répression.

Pour "faire honte aux intellectuels pro-Sissi", la journaliste koweïtienne Mona Kareem a recensé dans un Tumblr, intitulé "Sisimocracy", quelques déclarations des "libéraux" les plus exaltés sur le général Abdel Fattah Al Sissi.

Voici par exemple une citation du célèbre écrivain Alaa Al Aswany: "Sissi est un héros national qui a permis au pays d'éviter une guerre civile et il est de son droit de se porter candidat à la présidentielle".

Alaa Al Aswany fut pourtant très critique envers le Conseil suprême des forces armées durant la première phase de transition égyptienne (février 2011- juin 2012).

L’écrivain justifie dans le New York Times la reprise en main du pays par l'armée: les militaires, affirme-t-il, "se sont mis du côté de la volonté du peuple égyptien".

"La bataille pour l'Egypte est menée sur deux fronts: l'un contre les opérations terroristes menées par les partisans de Morsi, et l'autre pour l’établissement d'un véritable Etat démocratique. La dictature démocratiquement élue de M. Morsi n'a rien fait pour faire avancer la vraie révolution", poursuit-il.

Un autre soutien répertorié dans le Tumblr de Mona Kareem est celui du romancier Mohamed Al Mansi Qandil. Contrairement à d’autres, lui ne souhaite pas que le général Al Sissi soit candidat à la prochaine présidentielle. Pourquoi? Parce que "personne ne pourra concurrencer (son) énorme popularité".

Dans une tribune publiée dans le quotidien Tahrir, Qandil s'adresse à Sissi: "Mon général, avec notre grande reconnaissance pour ce que vous avez fait, restez à votre poste. Remplissez votre mission et veillez à votre but premier: assurer la sécurité de ce peuple qui vous aime".

L'écrivain Bahaa Taher estime de son côté qu'Al Sissi "sera un bon dirigeant pour l'Egypte dans l'avenir", tandis que Gamal Ghitani, écrivain lui aussi, juge que c'est "l'Etat égyptien qui triomphe" avec l'intervention de l'armée.

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Avec l'armée... Ou contre la nation

Rare voix discordante dans ce contexte ultra-nationaliste, le très populaire satiriste Bassem Youssef a raillé la "Sissi-mania" dans sa première émission après le renversement de Mohamed Morsi. Sa liberté de ton a rapidement été sanctionnée: son émission "Al Bernameg" a été suspendue, la chaîne CBC accusant le présentateur de non-respect de sa politique éditoriale et arguant des "réactions populaires de colère" à son show.

LIRE: Egypte: Des chocolats aux sandwichs en passant par les bijoux, le général Sissi est partout

Khaled Dawoud, lui, a remué ciel et terre contre Morsi. Mais lorsque des centaines de partisans des Frères musulmans ont été tués place Rabaa al-Adawiya en août, et que l'opposition a applaudi l'opération, M. Dawoud, porte-parole du Front du salut national, une coalition hétéroclite de partis de gauche et libéraux, a présenté sa démission.

"Nous voulions le départ de Morsi, mais nous ne voulions pas éliminer (les Frères), les tuer ou les considérer comme une organisation hors-la-loi", dit-il à The Nation. Seulement voilà: après sa démission, "même des amis proches (l)'ont qualifié de partisan des Frères, de traître et d'agent américain".

Pour Richard Jacquemond, chercheur à l'Institut de recherches et d'études sur le monde arabe et musulman (Iremam), cette réaction s'explique par la "tradition d'osmose entre l'Etat et l'intelligentsia" en Egypte.

"La majorité des écrivains égyptiens sont par ailleurs des fonctionnaires (dans les médias, l'enseignement, la bureaucratie culturelle), et l'Etat entretient leur allégeance à travers un ensemble d'institutions par lesquelles il manie la carotte et le bâton", affirme-t-il au Monde.

Mais "ne nous laissons pas abuser par l'unanimisme de façade, les portraits omniprésents du général Sissi et les chansons patriotiques reprises ad nauseam", prévient-il. "Redisons-le, la fin de l'histoire n'est pas écrite".

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