MAGHREB
04/11/2013 14h:53 CET

Tunisie: Ahmed Mestiri à "égale distance de tout le monde"? Ça se discute!

Flickr/lindsayshaver

"Nous considérons que Ahmed Mestiri est l'homme de la situation. Il est à égale distance de tout le monde", a affirmé ce dimanche le porte-parole d'Ennahdha, Zied Laâdhari.

A égale distance de tout le monde? C'est ce que martèle la troïka au pouvoir, particulièrement les islamistes et leurs alliés d'Ettakatol qui avaient affirmé ne vouloir proposer aucun candidat à la présidence du gouvernement.

Mais le parti de Mustapha Ben Jaâfar et les islamistes insistent. Ce sera Ahmed Mestiri ou personne. Ennahdha menace même d'avoir recours au vote de l'Assemblée nationale constituante (ANC) si son favori n'était pas désigné, un choix appuyé par une pétition distribuée à l'ANC et signée par 70 députés.

Alors que l'annonce du futur chef du gouvernement n'a pas encore été formulée, trois jours après la date butoir fixée à samedi dernier par la feuille de route du quartet, Ahmed Mestiri a fait rejaillir des rancœurs passées et des dissensions profondes. Les débats sur sa personne, sa capacité à rassembler et à être "l'homme de la situation" ont fait couler beaucoup d'encre mais la raison de l'âge, souvent avancée, ne suffit pas à expliquer le blocage rencontré.

"Ettakatol est l'héritier du MDS"

"Le parti Ettakatol, et je le dis en toute simplicité et avec fierté, est l'héritier réel du Mouvement des démocrates socialistes"... En février 2011 déjà, Ahmed Mestiri, fondateur du MDS en juin 1978, ne cachait pas sa préférence pour le parti de Mustapha Ben Jaâfar, appelant à "aider" et à rejoindre cette formation, qui représente selon lui le "changement". "Pour autant, je ne suis pas ici pour faire une campagne électorale, je n'ai plus l'âge pour assumer une quelconque responsabilité", avait-il ajouté à l'époque.

Un "Conseil des sages", avec Sihem Ben Sedrine et Abdelaziz Kilani

Par ailleurs, Ahmed Mestiri n'a pas caché son désaccord depuis la révolution avec la trajectoire décidée par le pouvoir transitoire. En janvier 2011, il propose avec Sihem Ben Sedrine et Abdelaziz Kilani, un "Conseil des sages", inscrit dans ce que Sihem Ben Sedrine (femme de Omar Mestiri, le neveu d'Ahmed Mestiri) appelait un "Conseil pour la protection de la révolution", en vue de "rédiger un nouveau code électoral et d'organiser l'élection d'une Assemblée constituante".

Rejetée par le président intérimaire de l'époque, Foued Mebazaa et décriée par une partie des forces de l'opposition en présence aujourd'hui (notamment le PDP et Ettajdid), ce conseil sera phagocyté par l'Instance supérieure pour la réalisation des objectifs de la révolution de Iyadh Ben Achour, qui sera en charge de mettre en place les procédures nécessaires aux élections.

Béji Caïd Essebsi et les rancœurs du passé

Le destin commun de Béji Caïd Essebsi et Ahmed Mestiri ne date pas d'hier. Depuis l'indépendance, sous la houlette de Habib Bourguiba, l'histoire des deux hommes s'entrecroise. Chef de file de la branche "libérale" du Parti socialiste destourien, descendant du Néo-Destour, A. Mestiri s'opposera plusieurs fois à la politique menée par son leader, jusqu'à créer en 1978, après les émeutes sanglantes du mois de janvier, le Mouvement des démocrates socialistes, un parti auquel adhèrera Béji Caïd Essebsi avant de s'en détacher et de retourner au PSD. Les deux hommes s'affrontent lors des législatives de 1981 censées consacrer le pluralisme politique avant que le Premier ministre de l'époque, Mohamed Mzali ne décide de resserrer les vis et d'octroyer, par le biais d'une fraude électorale massive, une victoire écrasante au PSD.

"La liste du Front national était conduite par un autre Tunisois, Beji Caïd Essebsi, de retour au PSD après sa dissidence du MDS.

Paniqués devant la perspective de voir Mestiri et ses amis l’emporter haut la main devant Caïd Essebsi, on s’employa, surtout au palais, à raviver l’hostilité de Bourguiba à l’égard de Mestiri qui semblait mieux représenter la capitale, où les figures historiques, comme Mongi Slim et Taïeb Mehiri, avaient disparu. Au fur et à mesure que la campagne électorale progressait, la popularité de la liste du PSD s’effondrait.

L’inquiétude s’installa, provoquant un tournant brutal qui allait compromettre toute la construction démocratique. Les évènements vont dès lors se précipiter. Le ministre de l’Intérieur s’entretient avec le chef de l’Etat, puis se rend immédiatement à Monastir où le Premier ministre faisait campagne. La décision est aussitôt prise de revenir à la tradition: la victoire absolue du PSD" (Tahar Belkhodja, Les trois décennies Bourguiba).

Une revanche sur l'Histoire?

Le sacre d'Ahmed Mestiri serait-il alors une revanche sur l'Histoire? Si Béji Caïd Essebsi a réussi à mener le pays aux premières élections "libres" de son Histoire, pourquoi A. Mestiri né en 1925, tour à tour ministre de l'Intérieur, de la Défense, des Finances ou de la Justice ne le pourrait pas?

Père spirituel d'Ettakatol, rival de Béji Caïd Essebsi, proche de Sihem Ben Sedrine et parfois considéré comme le théoricien de la troïka au pouvoir, Ahmed Mestiri serait a priori loin d'être "à égale distance de tout le monde".

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