MAGHREB
09/10/2013 04h:29 CET | Actualisé 09/10/2013 06h:26 CET

Tunisie: La grève des médecins annulée, les revendications subsistent

Facebook/Sirt Tunis

La grève prévue aujourd'hui et demain par les médecins, internes et résidents tunisiens dans tous les établissements publics pour protester contre la dégradation de leurs conditions de travail et contre un projet de loi actuellement dans les tuyaux a été annulée.

Les médecins se sont retirés du mouvement suite à une offre de négociation du ministère de la Santé, a indiqué au HuffPost Maghreb Sami Souihli, le secrétaire général du syndicat des médecins.

Les revendications sont pourtant nombreuses.

"On manque de tout"

"Il y a de grosses lacunes (dans le système de santé tunisien, ndlr). Les soins de première nécessité souffrent de plusieurs carences (...). Les urgences sont surchargées, souvent par des patients ne nécessitant pas de soins urgents", explique au HuffPost Maghreb un membre du syndicat des inspecteurs en médecine, qui préfère rester anonyme.

Les inspecteurs de la santé publique sillonnent le pays et les hôpitaux. "On connaît bien l'infrastructure et les déficiences de chaque établissement. En Tunisie, on manque de tout, et les conditions sont en déclin depuis des années", ajoute-t-il.

Lors d'une conférence de presse lundi 7 octobre, Sami Souihli, le secrétaire général du syndicat des médecins, avait souligné la nécessité d'améliorer les conditions de travail dans les différentes structures de la santé publique. Outre le manque continu de médicaments et les déficiences infrastructurelles, le syndicat a sonné l'alerte sur l'encombrement des services hospitaliers, ayant pour effet d'interminables attentes pour les consultations spécialisées.

M. Souihli avait par ailleurs souligné l’urgence de fournir aux établissements publics de santé les médicaments nécessaires et de les doter d'instruments de dépistage et de prévention.

Sans oublier la revendication d'une revalorisation salariale de tous les employés du secteur médical, accompagnée d'une révision et d'une généralisation des primes attribuées aux médecins des zones intérieures.

Un projet de loi controversé

Autre point de contentieux, un projet de loi concernant les médecins spécialistes, actuellement discuté en commission législative à l'Assemblée nationale constituante.

Ce projet de loi prévoit l'instauration d'un service obligatoire de trois ans dans des services hospitaliers pour les médecins spécialistes souhaitant s'installer dans le secteur privé. Les affectations seraient alors déterminées par le ministère de la Santé selon les besoins, et donc de facto dans les régions intérieures du pays. L'administration délivrerait aux médecins ayant achevé la durée obligatoire de travail dans le secteur public un certificat nécessaire pour exercer dans le privé.

Le projet de loi est contesté par l'ensemble des médecins syndiqués. Pour l'inspecteur, "ça n'a aucun sens de discuter cette loi. On ne peut pas obliger quelqu'un à aller travailler pendant trois ans, même dans les régions nécessiteuses (...) Après 11 ans d'études et de sacrifices... Ce serait vraiment un coup mortel!".

Le projet de loi concerne à la fois les étudiants internes et externes souhaitant se spécialiser et les médecins résidents ainsi que les assistants (déjà spécialistes).

"Travail forcé"

Salma Moalla, membre du Bureau exécutif du Syndicat des internes et résidents en médecine de Tunis, par ailleurs affiliée au Syndicat des médecins, affirme au HuffPost Maghreb que "cette initiative gouvernementale va à l'encontre des traités internationaux ratifiés par la Tunisie, dans lesquels le pays s'engage à supprimer le travail forcé ou obligatoire et à n'y recourir sous aucune forme".

"Les internes et résidents, et tout le corps médical, sont conscients des conditions déplorables et de la nécessité d'améliorer la situation du milieu médical, en particulier dans les régions intérieures du pays. Mais obliger un jeune médecin spécialiste à faire trois ans dans une zone où l'on souffre encore plus de déficiences matérielles et d'un manque de personnel ne sert à rien", soutient-elle.

Pour Salma Moalla, "d'autres alternatives existent". Trois ans de "travail forcé n'est pas la solution".

"On pourrait mettre en place un système de parrainage. Les CHU (Centres Hospitalo-Universitaires) pourraient envoyer des équipes pluridisciplinaires (composées d'infirmiers, de médecins spécialistes et généralistes, de médecins expérimentés) toutes les deux semaines pour des missions dans les régions, ainsi qu'instaurer un système de parrainage".

Salma Moalla: "On a des idées, mais on demandait une concertation pour pouvoir résoudre les problèmes, tous ensemble."

Mais les internes et résidents ont manifestement perdu l'appui des médecins confirmés. Le syndicat des médecins de santé a en effet confirmé que le ministère était prêt à négocier les revendications matérielles et salariales, mais pas le projet de loi.

Sami Souihli le confirme: "Pour la loi des médecins spécialistes, le ministère campe sur ses positions et ne veut pas revenir dessus. Le syndicat des médecins est contre ce projet de loi jusqu'à l'amélioration des conditions de travail".

Les médecins sont donc prêts à accepter le projet de loi tant que leurs propres revendications sont prises en compte. La main tendue du ministère a semé la zizanie dans le corps hospitalier.

Le syndicat des internes et résidents a donc été contraint d'annuler à son tour la grève du 9 et 10 octobre, a affirmé au HuffPost Maghreb Amine Soughir, l'un de ses membres.

"Le préavis a été signé au nom du syndicat des médecins de santé et nos revendications concernant le projet de loi n'ont pas été prises en compte" a-t-il affirmé, dépité.

"Cela s'est fait à contre-coeur. Nous continuerons à revendiquer l'annulation de ce projet de loi et une assemblée générale est prévue en fin de semaine pour avancer dans ce sens", a-t-il ajouté.

Le climat est donc loin d'être apaisé.

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