MAGHREB
21/08/2013 09h:27 CET | Actualisé 21/08/2013 09h:49 CET

Jameleddine Bouriga: "Par la publication des dépassements, nous espérons améliorer le contenu journalistique"

Jameleddine Bouriga, président de l'Observatoire de la déontologie journalistique
Nacer Talel pour le HuffPost Maghreb
Jameleddine Bouriga, président de l'Observatoire de la déontologie journalistique

Jameleddine Bouriga, rédacteur en chef du quotidien arabophone Assabah a été nommé, samedi 17 août 2013, président de l’Observatoire de la déontologie Journalistique. Créé à l'initiative du Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT), dans le cadre d'un accord de coopération avec l'organisation International Media Support, cet observatoire a pour but de relever les dépassements contraires à la déontologie journalistiques, dans le but de pallier ces dérives. Dans un entretien avec le HuffPost Maghreb, Jameleddine Bouriga explique cette démarche.

Qui est Jameleddine Bouriga?

J’ai eu une longue carrière, j'ai travaillé dans de nombreux journaux. Après avoir travaillé, en 1976, pour le journal Al Amel, publication d'un parti de gauche, j'ai intégré la rédaction d'Assabah. J'ai fait un passage à El Mawqef (journal du RSP, devenu plus tard le PDP, d'Ahmed Nejib Chebbi) dans les années 80, avant de créer l'Argus de Tunisie, publication spécialisée dans le secteur automobile.

En 1995, je fonde l'hebdomadaire Addalil, qui n'aura une durée de vie que de quelques mois, à cause des pressions exercées par le régime de Ben Ali. J'avais alors refusé de collaborer avec le système. De 1995 à 2001, j'étais chômeur. Pour subvenir à mes besoins je travaillais pour des amis, au sein d'entreprises commerciales, j'avais alors totalement quitté le domaine du journalisme. Je suis retourné de nouveau à Dar Assabah, en 2001, en tant que rédacteur en chef de l'hebdomadaire Assabah El khair. Lorsque Sakher El Materi a racheté la maison de presse, il était question de publier une liste de ceux qui appellent à la réélection de Ben Ali en 2014. Un bras de fer s'était alors engagé qui a résulté sur l'arrêt de l'hebdomadaire et mon limogeage. Après la révolution, je suis intervenu auprès des autorités pour rétablir cette injustice. J'ai enfin été nommé en 2011 rédacteur en chef du quotidien Assabah.

Plus récemment, en août 2012, Lotfi Touati avait été nommé par le gouvernement Jebali à la tête de Dar Assabah (maison de presse détenue en majorité par l'Etat, depuis la chute du régime et la fuite de Sakher El Materi). M. Touati voulait intervenir dans la ligne éditoriale du journal, ce à quoi je me suis opposé. Il m'a alors licencié, ce qui a amplifié la mobilisation au sein de la rédaction. Je n'ai pu reprendre ma place qu'après le départ de M. Touati.

Pourquoi avoir créé un Observatoire de déontologie journalistique?

Cet Observatoire est une initiative du SNJT, avec le soutien d'International Media Support (IMS). Il devait être lancé en avril dernier mais sa création a été retardée à juin. Nous avons constaté de nombreux dépassements, dans les médias, depuis la révolution. Aucune autorité n'a la légitimité de contrôler les médias, des mécanismes d'autorégulation doivent être mis en place par les journalistes eux-mêmes.

Ce type d'Observatoire existe dans de nombreux pays, en particulier en Belgique à la suite de l'affaire Dutroux. La presse belge avait alors commis de nombreuses infractions aux codes de déontologie, notamment par une atteinte à la dignité de l'enfant. Aujourd'hui en Tunisie, ce type d'infractions est récurrent. Du viol d'une fillette à La Marsa aux soldats morts mutilés à Châambi, ces publications sont contraires aux règles de la profession et certaines enfreignent même la loi. C'est pour cela que l'Observatoire a été mis en place. Pour autant, il ne s'agit pas d'une instance de contrôle mais de sensibilisation et d'observation pour une meilleure régulation.

Quel travail avez-vous effectué jusque-là?

Nous venons de débuter et les moyens nécessaires pour l'observation de l'ensemble des supports médiatiques (presse écrite, médias en ligne et audiovisuels) sont conséquents. Pour l'instant nous sommes une équipe de six personnes, cinq journalistes et moi-même, et nous nous sommes focalisés sur les infractions constatées dans la presse écrite. Nous allons publier un rapport en septembre recensant les dépassement que nous avons relevé, nous espérons que cela permettra d'améliorer le contenu journalistique des médias en question.

Concernant les médias audiovisuels, n'y a-t-il pas un conflit avec la HAICA (Haute autorité indépendante pour la communication audiovisuelle)?

Nous espérons au contraire collaborer positivement avec l'instance en charge des médias audiovisuels et que notre travail pourra lui servir de base.

Quelles sont les types d'infractions que vous avez relevées?

Les infractions sont de différentes natures (une vingtaine environs) et nous avons pu les classer. Il s'agit principalement des "publicités voilées" publiées sous forme d'articles, celles qui sont mensongères ou présentant un danger pour la santé - nous avons à ce sujet relevé de nombreuses publicité faisant l'apologie de la magie et de la sorcellerie pour guérir certains maux voire des maladies graves -, la diffusion de fausses informations ou les articles dont le titre ne correspond pas au contenu, la tendance à ne pas publier de droit de réponse ou d'excuses à la suite de la publication de fausses informations ou de propos diffamatoires, mais aussi les campagnes de dénigrements et les insultes à l'encontre de personnes ou d'organisations. Enfin, le non-respect des règles journalistiques, notamment le mélange entre l'information et le commentaire et le fait de ne pas citer les sources d'informations, sont autant de dérives que nous avons également relevées.

Comment expliquez-vous la multiplication de ces infractions?

Le régime de Ben Ali a privilégié l'établissement de médias populistes et la tentation du populisme, depuis la révolution, provient de cette école. De plus, à l'époque, peu de journalistes de formation pouvaient prétendre obtenir une licence, seuls les hommes d'affaires pouvaient créer leurs journaux. Le secteur était alors lucratif et on faisait peu de cas des règles déontologiques. Aujourd'hui, si les journalistes apprennent théoriquement ces règles, notamment à l'Institut de presse et des sciences de l'information (IPSI), dans la pratique, personne ne contrôle le respect de ces règles au sein des rédactions. L'obligation de productivité et les contraintes financières ont pris le pas sur la qualité.

Sur quoi vous basez-vous pour établir cette liste?

Nous nous basons sur les standards internationaux en la matière et, comme je l'ai dit, l'expérience belge nous intéresse particulièrement, car elle a porté ses fruits. Il y a certes des différences de traitements selon les pays et les modèles. Par exemple pour la presse anglo-saxonne ou pour la presse francophone, les méthodes diffèrent mais les règles de base sont les mêmes, reste qu'elles sont plus ou moins respectées selon les pays. Nous nous basons également sur la juridiction du pays, car certaines infractions sont contraires à la loi. Nous allons expliquer et argumenter chacune des dérives constatées, par soucis de crédibilité.

Comment pensez-vous exercer une pression sur les médias?

Notre but est d'attirer l'attention, en nommant les médias concernés et en énumérant leurs dépassements. Nous espérons que cette sensibilisation permettra une autorégulation au sein des rédactions, lorsqu'elles auront pris connaissance du rapport que nous élaborons. Avant la finalisation de ce rapport, nous avons l'intention de contacter les différents journaux pour leur expliquer notre démarche et nous comptons sur une grande visibilité de nos travaux pour obtenir l'effet escompté et pour qu'ils aient un impact réel. Bien sûr les médias devront jouer le jeu.

Justement, l'Observatoire ayant été créé par le Syndicat des journalistes, ne pensez-vous pas que les directeurs de journaux n'y répondraient pas positivement?

Il est vrai que dans d'autres pays, ce type d'Observatoire a été créé avec la participation des syndicats de journalistes et des directeurs de journaux, afin de toucher l'ensemble des professionnels des médias. Nous avons l'intention de contacter les organismes représentant les dirigeants des médias, notamment l'Association des directeurs de journaux, pour une meilleure collaboration.