MAGHREB
06/08/2013 10h:23 CET | Actualisé 11/08/2013 11h:49 CET

Confusion autour de l'efficacité du ministère de l'Intérieur face à la menace terroriste

Flickr/Truthout.org

Police parallèle, manque de compétences, déficit de renseignements, les derniers évènements qui secouent la Tunisie posent beaucoup de questions sur l’organisation du ministère de l’Intérieur qui semble dépassé. La restructuration engagée au lendemain de la révolution en 2011 est-elle défaillante?

Y’a-t-il un déficit du renseignement?

Nommé ministre de l’Intérieur le 27 janvier dans le deuxième gouvernement de Mohamed Ghannouchi, Farhat Rajhi, ancien magistrat, a marqué son très court mandat par deux actions au sein du ministère: la révocation de 42 responsables dont 26 mis à la retraite obligatoire, et la suppression de la Direction de la sûreté nationale (DGST), en réponse à l’appel de plusieurs Tunisiens à “dissoudre la police politique”.

Expliquant cette seconde action jugée “démagogique” par certains observateurs, Farhat Rajhi déclare sur Mosaïque FM que cette direction surveillait “les opposants tunisiens sous l’ancien régime” et “n’a plus raison d’être dans un Etat de droit”. “Les 200 fonctionnaires seront réinsérés dans d’autres services”, ajoute-il.

Bien qu’il faisait figure de “Monsieur Propre” aux yeux de l’opinion publique à l’époque, Farhat Rajhi est démis de ses fonctions par Foued Mebazaâ sur proposition de Béji Caied Essebsi, le 28 mars 2011, soit seulement 2 mois après sa nomination. Il est remplacé par Habib Essid.

Deux ans plus tard, les décisions prises par Rajhi sont remises en cause. En avril 2013, un mois après sa nomination, le nouveau ministre de l’Intérieur Lotfi Ben Jeddou décide la réhabilitation des 42 responsables limogés par Farhat Rajhi.

Au vu des récents évènements violents qui secouent la Tunisie et de la menace terroriste, des voix s’élèvent pour dénoncer cette décision. Rajhi s’était-il trompé?

Dans un article de Mediapart, Pierre Puchot, journaliste et auteur de “Tunisie la révolution confisquée” (Actes Sud, 2012), explique comment la restructuration “anarchique” du ministère de l’Intérieur au lendemain de la chute de Ben Ali, “a nui à son efficacité”:

“Jusqu’à la révolution, le fonctionnement du système antiterroriste tunisien se déroulait selon un mode opératoire: l'information étant traitée par la Direction de la prévention antiterroriste (DPAT). Celle-ci pouvait ensuite intervenir elle-même sur le terrain et procéder à des arrestations ou choisir, selon la nature de la menace, d’alerter la Direction générale de la Sûreté nationale qui, le cas échéant, ordonnait à la Direction antiterroriste des unités d'intervention de mettre au point une opération spéciale. Au lendemain de la révolution, la restructuration du ministère de l’intérieur a brisé cette “chaîne de commandement”, comme l’appellent les militaires, notamment du fait de la dissolution en mars 2011 par le ministre de l’époque, Farhat Rajhi, de la Direction de sûreté de l'État. Le limogeage, le même mois, des principaux cadres de la DPAT a entraîné un déficit de formation et de compétence et durablement handicapé la lutte contre le terrorisme en Tunisie en la privant de sa source première: le renseignement, sans lequel tous les moyens mis à disposition des unités d'intervention n'ont pas de sens.”

Infiltration ou guerre des clans, que se passe-t-il au ministère ?

Ce déficit de renseignement a également été pointé du doigt lors d’une conférence de presse tenue, mardi 30 juillet dernier, par le Syndicat de la police républicaine (union de plusieurs syndicats sécuritaires). Mais le syndicat évoque un autre problème pas moins important: “une police parallèle qui serait infiltrée au sein même du ministère de l’Intérieur, selon Walid Zarrouk, secrétaire général du syndicat de base des cadres des Prisons et institutions de réhabilitation pénitentiaire.

"Une cellule avait été créée pour suivre les réseaux terroristes. Quatre mois plus tard, elle a été dissoute. (..) Les évènements de Chaâmbi ont été détectés par les agents des renseignements avant même qu'ils ne surviennent. (..). Les deux cellules qui observaient ces mouvements ont été dissoutes", assure Walid Zarrouk qui accuse des cadres du ministère de l'Intérieur de brouiller les pistes. "Ils ne voulaient pas que les informations sur ces réseaux arrivent à la direction de la sécurité militaire".

Dans une interview accordée à Mosaïque FM, le ministre de l’Intérieur, Lotfi Ben Jeddou, a nié l’existence d’une “police parallèle”, mais a reconnu avoir procédé à des changements lorsqu’il a appris l’infiltration des services de sécurité à l’aéroport de Tunis Carthage, au mois d’avril dernier.

Au moment de l’assassinat de Mohamed Brahmi, tué par 14 balles devant son domicile, le 25 juillet dernier, six mois après Chokri Belaid, l’hypothèse d’une infiltration des forces de sécurité a été remise sur le tapis.

Ce mardi 6 août, le député Mahmoud Baroudi a assuré qu’un “différend existe entre le ministre Lotfi Ben Jeddou et Samir Tarhouni, le chef de la Brigade anti-terroriste (BAT)”.

“Ce différend, a-t-il dit, a permis la fuite à Sousse, d’un dangereux suspect dans l’assassinat de Mohamed Brahmi, puisque Tarhouni n’a pas été mis au courant et n’a pu envoyé sur le terrain une équipe de la Brigade nationale d'intervention rapide (BNIR, dépendant de la BAT, ndlr) et dont le délai d’intervention ne dépasse pas les 6 minutes”.

Désorganisation, conflits internes ou guerre des clans, l’efficacité de l’institution sécuritaire est aujourd’hui au centre des questionnements. Son travail est d’autant plus difficile que d’autres facteurs ont favorisé la menace terroriste comme la libération, suite à l'amnistie générale décidée en février 2011, de plusieurs prisonniers détenus pour terrorisme et la prolifération d’armes suite aux guerres en Libye et au Mali.

La Tunisie a longtemps vécu sous un régime policier, avec un ministère de l’Intérieur comme colonne vertébrale du système. La confusion entre un service de renseignement dédié à la sécurité nationale et la lutte anti-terroriste, et une “police politique” chargée de surveiller et espionner les militants et opposants du régime, sévit encore dans les esprits. Dans le contexte actuel, la réforme nécessaire de l’appareil sécuritaire demeure un sujet très délicat, et ne sera sans doute pas facile à mettre en place.

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