MAGHREB
27/07/2013 04h:53 CET | Actualisé 27/07/2013 11h:59 CET

Assassinat De Mohamed Brahmi: La Piste "djihadiste" Est-elle Crédible?

Mohamed Brahmi rejoint Chokri Belaid au carré des martyrs au Djellaz. A six mois d’intervalle, les deux opposants ont été tués, par balles, devant leurs domiciles. Le même modus operandi, et “la même arme a servi pour les deux assassinats” selon les révélations du ministre de l’Intérieur Lotfi Ben Jeddou. Leurs meurtriers courent toujours. Le flou persiste sur les commanditaires.

Calmer les esprits, désigner un coupable

Pour la famille de Mohamed Brahmi, il n’y a aucun doute, Ennahdha est responsable de son assassinat. “Je vous félicite, Ennahda et la Troika, vous avez encore fait taire une voix libre et juste”, déclare son épouse à Hannibal tv , à la sortie de l’hôpital Mahmoud Materi à l’Ariana jeudi. Le lendemain, c’est la fille Balkis, 19 ans, qui monte au créneau: “Ennahda a tué mon père, je tiens son chef Rached Ghannouchi pour responsable en personne".

Mais contrairement à l’affaire de Chokri Belaid où cela a pris plusieurs semaines, le ministère de l’Intérieur révèle l’identité du présumé meurtrier de Mohamed Brahmi en 24 heures: Boubaker Al Hakim, né à Paris le 1er août 1983, et appartenant au “courant salafiste djihadiste takfiriste” précise M. Ben Jeddou lors d’une conférence de presse organisée au lendemain de l’assassinat de Brahmi.

Boubaker Al Hakim a vécu dans le 19ème arrondissement de Paris, et était connu des services français. Il a été “mis en examen pour "association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste" par le juge de la section anti-terroriste du Parquet de Paris, Jean-François Ricard.” selon une dépêche de l’AFP datant du 04 juin 2005. Il avait participé à l’organisation d’une filière de recrutement et d'envoi de jihadistes en Irak à partir de 2004. Année au cours de laquelle, son frère, Radhouane Al Hakim, a trouvé la mort à Fallouja. En 2008, Boubaker Al Hakim est condamné à 7 ans de prison ferme, assortie d'une période de sûreté des deux tiers. Soit environ 5 ans.

Incompétence ou infiltration des forces de sécurité ?

Le ministre de l’intérieur n’a pas divulgué ces détails sur les antécédents du meurtrier présumé de Mohamed Brahmi, mais a déclaré que Boubaker Al Hakim était “activement recherché dans des affaires d’introduction et trafic d’armes sur le territoire tunisien”, et “est lié à Kamel Gadhgadhi” l’assassin présumé de Chokri Belaid, toujours en fuite.

“Il y a quelques jours, la police a perquisitionné à Cité Ghazala, la maison de sa tante où il résidait provisoirement, mais il avait réussi à s’enfuir. Nous y avons trouvé une arme et deux grenades”, annonce Lotfi Ben Jeddou.

La maison avait été perquisitionnée le 17 juillet. Mercredi 19 juillet, le journal La Presse en parlait:

“Les agents de la brigade antiterroriste, appuyés par leurs camarades de la brigade criminelle, lancèrent l’assaut final dans une superbe villa soupçonnée d’avoir été érigée en foyer de jihadistes salafistes et d’armes… au mépris de son propriétaire qui réside à l’étranger. Bilan: saisie de quantités d’armes, mais hélas aucune arrestation.”

Le 24 juillet, le même journal revient sur l’affaire et avance la piste d’une organisation intégriste. Selon les informations d’une source sécuritaire anonyme:

"le groupuscule intégriste de la Cité Ghazala est passé par là. Lui qui, à partir de son fief basé dans cette cité, servirait de plaque tournante entre le QG d’Ansar Chariaa et les cités environnantes".

Et c’est là où le bât blesse. Cette maison se trouvait dans le même quartier d’habitation de Mohamed Brahmi, à quelques centaines de mètres de son domicile. Comment Boubaker Al Hakim, activement recherché, a-t-il alors pu revenir dans ce quartier, qui devait être surveillé jour et nuit, tirer 14 balles et s’enfuir? La compétence des forces de sécurité est sur la sellette.

Invité sur le plateau de Nesma TV, Chokri Hamada, porte-parole du syndicat national des forces de sûreté intérieure, parle d’un “échec de l’institution sécuritaire”, et critique sévèrement les dirigeants du ministère de l’Intérieur, en pointant du doigt un service de renseignement “défaillant”. Impossible d’agir de la sorte “sans être couvert” estime sur le même plateau télévisé, un cadre de la sécurité à la retraite, qui soupçonne même une “infiltration” dans les rangs des forces de sécurité.

Finalement, loin de rassurer, les révélations de Lotfi Ben Jeddou lors de cette conférence de presse, ont au mieux remis en cause la compétence des forces de sécurité, au pire semé le doute sur leur exactitude.

Commanditaires des assassinats: le mystère plane toujours

Mercredi 24 juillet, veille de l’assassinat de Mohamed Brahmi, le coordinateur du gouvernement, Nourreddine Bhiri, annonce que le ministère de l’Intérieur a désormais en sa possession les éléments démasquant tous les intervenants dans l’affaire Chokri Belaid, y compris les commanditaires de l’assassinat. “Ces éléments seront divulgués très prochainement”, a-t-il fait savoir. Le lendemain, c’est Mohamed Brahmi qui est tué.

A la conférence de presse tenue vendredi par Lotfi Ben Jeddou, on ne saura rien de nouveau sur l’avancée de l’enquête dans l’affaire Chokri Belaid, à part le fait que l’arme qui l’a tué, a mis fin à la vie de Mohamed Brahmi. Les coupables ont des noms. Pour les commanditaires, on attendra encore, même si le nom d'Ansar Al Chariaa, organisation salafiste, fondée par Seif Allah Ben Hassine (Abou Yadh) en 2011, est évoqué.

“Certains suspects dans l’affaire Chokri Belaid appartiennent à l’organisation (salafiste, ndlr) Ansar Al Chariaa. Mais nous ne savons pas encore s’il s’agit d’une cellule isolée qui a agi toute seule, ou sur ordre de l’organisation”, souligne Ben Jeddou.

Que ce soit l’assassinat de Chokri Belaid, où celui de Mohamed Brahmi, les présumés coupables appartiennent, selon le ministère de l’Intérieur, à un courant religieux radical, des “salafistes djihadistes”. Mais pourquoi les salafistes djihadistes élimineraient Mohamed Brahmi? Un musulman pratiquant, loin de correspondre au profil des “ennemis de l’Islam” que combattent d’habitude les djihadistes. Un militant originaire de Sidi Bouzid, pas très médiatisé et n’ayant pas un grand poids électoral. Le connaissaient-ils vraiment? C’est possible. En véritable militant baâthiste et nassérien, Mohamed Brahmi soutenait le gouvernement du président syrien Bachar Al Assad, dont le régime est combattu depuis maintenant deux ans... par des djihadistes, y compris Tunisiens. Lors de la conférence de presse, M. Ben Jeddou a annoncé que son ministère a empêché le départ en Syrie de 4500 Tunisiens en 6 mois.

Et en l’espace de six mois également, la Tunisie a connu deux assassinats politiques, Chokri Belaid et Mohamed Brahmi. Les Tunisiens ne pouvaient pas s’attendre à un pire scénario. À qui profitera le crime? Sans doute pas à la démocratie.