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En attendant les frappes

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A Hamra, sorte de St Germain-des-Près levantin, l'été accouche de son crépuscule. Il transpire le désespoir arabe. Déjà éculé, ce quartier cosmopolite et intellectuel de Beyrouth est devenu un témoin hébété de la lente descente aux enfers du Proche-Orient.

Depuis cette rue d'un Liban toujours sur la br√®che o√Ļ je me suis pos√©, je scrute les passants. Leur suspicion me d√©visage aussi, je crois, par instant. A moins que ce ne soit ma parano. Il fait nuit. Ces jours derniers, √† l'annonce de frappes prochaines sur la Syrie, d'importants flux de ressortissants √©trangers ont fui le pays du C√®dre.

Depuis, nous attendons les frappes.

Ici, la vie, plombée par la tragédie syrienne, et tant d'autres accumulées, défile à petit feu. Ce quartier, bien que toujours animé, quoiqu'on en dise, ne s'est jamais totalement remis de la guerre civile libanaise (1975-1990).

Jadis, Hamra bouillonnait d'idées. Elle se nourrissait d'espoirs d'indépendance et de liberté. Et ceux-ci se dessinaient à l'échelle du monde arabe dans son entier : grandes, les aspirations se voulaient aussi communes.

Aujourd'hui, Hamra, survit. Prisonnière des feux et contre-feux de son environnement, elle suffoque. Les rêves d'une Renaissance, arabe, arabiste, islamiste, se sont liquéfiés. Ils ont nourri trop d'échanges déçus ; des palabres sans fin, byzantines et infructueuses, aux jougs les plus violents, sanglants et destructeurs.

Plus r√©cemment, le "Printemps arabe", dont on n'a jamais vu le bourgeonnement ici, s'est soudainement embras√©. Le Liban avait pourtant connu son propre r√©veil, en 2005¬†: tristement, la R√©volution du C√®dre accoucha d'une souris, avant que la guerre de 2006 avec Isra√ęl ne vienne durablement lui r√©gler son compte.

Les idées, les idéologies, en perpétuelles confrontations ici, ne sont plus ce quelles étaient. Tout au plus s'affirment-elles désormais comme des allégeances de naissance, ou de circonstances. A la fois clivantes et anesthésiantes, elles sont depuis longtemps vides de toute ambition humaine et collective. Sans souffle, les crédos du moment répondent instinctivement, mécaniquement, aux agressions à répétition qui ont cours sur le sol arabe. Ils ne se projettent plus, tous ces discours, incapables qu'ils sont d'embrasser des desseins qui dépasseraient les contours des peurs des communautés libanaises, et de celles de l'ensemble du monde arabe.

Sans rêves de lendemains meilleurs, dans ce Beyrouth qui porte toujours les scarifications de ses guerres, nous attendons les frappes.

D√©poss√©d√©s d'un pr√©sent suspendu √† ces hypoth√©tiques et al√©atoires missives cens√©es tomber du ciel, confront√©s √† un horizon sans issue, les Libanais sortent de chez eux du bout des pieds. Ils discutent politique, se d√©solent de la situation. Ils en rient, quand leur cŇďur n'en peut plus de sangloter. Passe-temps gu√®re plus d√©risoire que le reste, ils se moquent¬†: Obama par ci, Hollande par l√†... Frappera¬†? Frappera pas¬†? Grosses... ou petites frappes¬†? God, Godot ou godillots... Qu'attend-on exactement ?

Hier consommateurs volontiers compulsifs, les Libanais achètent maintenant le plus souvent au compte-gouttes, malgré un porte-monnaie troué, malgré la peur. Entre deux bombes.

Les r√©fugi√©s syriens sont eux toujours plus nombreux √† faire la manche dans la rue libanaise. Sombre retournement de l'Histoire¬†: les Syriens impos√®rent un temps leur pr√©sence ici, au cŇďur du bourbier libanais.

Sombre réminiscence du sort des Palestiniens aussi : après la Palestine, voisine d'un Liban perpétuellement en jachère, la Syrie est un nouveau pays détruit. La nation syrienne était à peine née dans sa configuration contemporaine qu'elle est déjà amputée de ses membres : les cohortes de centaines de milliers de réfugiés qui continuent d'affluer en Jordanie, en Irak, en Turquie et sur le sol libanais en témoignent.

Une tragédie en suit une autre, sans pour autant chasser a précédente : les massacres toujours s'empilent, les plaies jamais ne cautérisent. Tous ces souvenirs glauques sont ravivés en l'attente de ces frappes, à l'approche de nouveaux cauchemars. Ils seront bien réels.

Des frappes hypoth√©tiques mais "cibl√©es", dit-on, alors que la Syrie est sans doute d√©j√† d√©soss√©e. Un empire aura achev√© de d√©truire une civilisation toute enti√®re¬†: en intervenant, en intervenant pas... Qui peut dire si l'action est maintenant pr√©f√©rable √† la poursuite de cette atonie longue de plus de deux ans, co√Ľteuse et coupable de plus de 100 000 vies humaines. Qui sait √† quel Diable il faut d√©sormais se vouer.

Apr√®s l'Irak, apr√®s la Palestine, le tour de la Syrie est donc arriv√©... En v√©rit√©, ce sont tous les poumons de l'√™tre arabe qui ont succomb√©. Le sort de l'Egypte m√™me, Oum ed-Dounia, la m√®re des mondes, est sur le fil. Qui e√Ľt cru que l'avenir du pays de Pharaon puisse un jour lui aussi se trouver en p√©ril. Seul le Golfe et son or noir paraissent encore √©pargn√©s. Qui sait¬†? Le jour o√Ļ la derni√®re goutte de p√©trole aura √©t√© pomp√©e, il ne restera peut-√™tre plus aux Arabes que les derniers remparts de la Mecque pour se consoler.

A l'heure o√Ļ la fronti√®re, o√Ļ l'Etat, sont en passe de l√Ęcher au profit de la tribu, du r√©seau et de la r√©silience, des calculs de circonstance, de la survie en fait, l'√©bauche d'un avenir meilleur devra bien pourtant √©merger. Apr√®s les frappes... Avec ou sans elle, nous verrons bien.

Un jour, lointain ou non, il faudra reconstruire. Sur les ruines de ces vestiges arabes, le défi sera d'établir de nouvelles fondations, autonomes et souveraines, loin des diktats imposés par d'autres. Peut-être s'écarteront-elles des contours établis par le colonisateur, de ces Etats, depuis spoliés par le dictateur. Il s'agira surtout de surmonter les maux innombrables de sociétés humaines aux boussoles cassées. Si l'on doit enterrer Sykes-Picot, il faudra aussi, passant, solder ou réformer les idéologies liberticides et destructrices qui continuent de ravager ces terres autrefois fertiles et lumineuses.

Mais puisque le temps est suspendu √† cette "punition" en balance au-dessus de nos t√™tes, peut-√™tre est-il encore permis d'√©mettre un vŇďu, de formuler une pri√®re, que l'on souhaiterait r√©demptrice.

L'attente n'éteint pas le rêve. L'attente est propice aux divagations.

Perdus au milieu de cette folie, mais souvent encore debout, survivants, espérons que dans l'avenir les sujets, les rebelles, les protégés et les réfugiés du moment accèderont à leur juste part de souveraineté. Une fois sorti de ce purgatoire, l'individu, arabe ou pas, musulman ou non, femme et homme, devra constituer le socle de la construction de ce nouveau monde.

De la M√©diterran√©e au Golfe arabo-persique, des citoyens √©mergeront un jour de ces cendres et de ce sang. Et si ce vŇďu vient √† s'exaucer, alors nous n'aurons plus jamais √† nous r√©soudre √† attendre les frappes.