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Le gaz naturel, levier de transition énergétique et géopolitique pour le Maroc

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ÉNERGIES - Le Maroc a accueilli en ce mois de novembre la 22ème cérémonie de la Conférence des Parties (COP22). Au sortir de cet évènement planétaire, les discussions autour des énergies solaires, éoliennes ou encore géothermiques ont rythmé les débats et les couvertures médiatiques. Rares ont donc été les allusions ou les discussions assumées quant au rôle indispensable que devrait jouer le gaz dans l'accompagnement de la transition énergétique marocaine. La faute peut-être à la connotation non-renouvelable que revêt cette source d'énergie ou encore à la dimension géopolitique qu'a pu prendre ce dossier ces derniers mois.

Loin des a priori, le gaz naturel, une source d'énergie écologique et performante

Naturellement présent dans le sous-sol, le gaz naturel est utilisable sans transformation, directement après extraction. Son acheminement par canalisations enterrées est sans impact sur l'environnement. Sa combustion ne produit ni cendres, ni résidus solides. Le gaz naturel est composé essentiellement de méthane, l'hydrocarbure le moins carboné, ce qui en fait dès lors une énergie qui produit 30 à 50% moins de CO2 comparée aux autres combustibles.

À l'heure de la transition énergétique, tout pays s'inscrivant dans cette dynamique se doit de disposer d'une source d'énergie stockable assurant le relais des énergies renouvelables intermittentes. C'est le cas du Maroc qui souhaite qu'à l'horizon 2030, 52% de son électricité soit issue des centrales d'énergies renouvelables marocaines, tout en respectant ses engagements ambitieux en termes de réduction des émissions de gaz à effet de serre.

Une ressource abondante et économiquement très compétitive

Nonobstant pour respecter ces seuils d'émissions et pallier l'intermittence de la production électrique des futures centrales solaires ou éoliennes marocaines, le gaz naturel semble s'imposer comme le relais idéal. En effet, relativement facile à stocker et à distribuer (sous forme liquide ou gazeuse), le gaz est une source d'énergie polyvalente et mobilisable à tout moment, notamment lors des pics de consommation électrique qu'enregistre le Maroc ces dernières années sans pour autant pouvoir les anticiper.

De par les évolutions du secteur gazier, le gaz naturel est depuis une dizaine d'années globalement commercialisable et utilisable sous forme liquide (GNL-Gaz Naturel Liquéfié), dans le secteur du transport, de l'industrie ou encore du résidentiel. C'est sous cette forme là que le Maroc devrait l'acheminer. Ce virage vers le gaz naturel intervient - et c'est tant mieux- à un moment où le prix global de cette commodité énergétique atteint des niveaux relativement bas, qui ne devraient pas en sus retrouver le chemin de la forte hausse de sitôt, en cause la suroffre attendue ces prochaines années sur le marché du GNL.

Les faibles prix actuels du gaz (environ 3$/MMBtu- Henry Hub contre près de 10$/MMBtu en 2008) qui s'expliquent par l'abondance de cette ressource, ce qui en fait résolument une source d'énergie fiable et pérenne. De larges réserves sont disponibles à travers le monde mais aussi au Maroc, en quantités de plus en plus significatives suite aux récentes découvertes effectuées dans les sous-sols du royaume, la dernière en date est à mettre à l'actif de l'explorateur britannique Sound Energy à Tendara, et dont les résultats de réserves estimées s'annoncent très prometteurs.

Au Maroc les promesses ne sont pas que du côté de l'exploration, mais aussi et surtout du côté de la demande primaire en gaz naturel. Aujourd'hui le gaz ne contribue qu'à seulement 10% du mix énergétique du pays, avec près de 2 milliards de mètres cubes par an (Bcm par an), bien loin des 8 Bcm par an consommés en Tunisie ou encore des 80 Bcm utilisées par le voisin algérien annuellement.

Le ministère de l'Energie et des Mines avec à sa tête Abdelkader Aamara, entend rectifier le tir via son "méga plan gazier" lancé en décembre 2014, prônant ainsi une hausse significative de la consommation de gaz naturel et qui devrait atteindre selon les très optimistes prévisions ministérielles environ 5 Bcm par an en 2025. A en croire la feuille de route de M. Aamara, ce dernier compte doter le pays de nombreuses infrastructures gazières majeures pour accompagner ce virage vers le gaz naturel, en témoigne le projet de construction du terminal de GNL de Jorf Lasfar ainsi que les planifications de centrales à cycle combiné gaz (CCGT) à proximité du nouveau terminal gazier.

Le choix du fournisseur, une question géopolitique in fine

L'idée du rôle prépondérant du gaz naturel dans la transition énergétique du pays semble avoir fait son chemin au Maroc, cependant une question demeure non élucidée, à savoir celle du choix du fournisseur de gaz naturel afin d'alimenter la chaîne gazière que le royaume s'est engagé à dynamiser. La décision quant à ce sujet initialement prévue pour courant 2016 tarde à émerger, lui conférant ainsi une dimension politique jusque-là inattendue.

En effet la récente visite d'affaires de Sa Majesté le Roi Mohammed VI en Russie, accompagnée d'une large délégation, notamment des hauts représentants du ministère de l'Energie et des Mines, a donné une ampleur tout autre à la question de l'approvisionnement du royaume chérifien en gaz naturel. En l'occurrence, les différents mémorandums en matière de gaz naturel liquéfié paraphés par Abdelkader Aamara et son homologue russe Alexandre Novak, marquent un rapprochement assumé entre Rabat et le Kremlin, dont les relations avec le reste de l'Occident ne sont pas au beau fixe.

Cependant la Russie n'est pas la seule à lorgner le Maroc puisque les Américains, qui ont reçu fin 2015 la visite du ministre de l'Energie et des Mines marocain, souhaitaient aussi importer leur gaz de schiste produit à faibles coûts vers le Maroc, à en croire que la problématique d'approvisionnement du Maroc en gaz ravive entre les deux puissances des querelles d'antan. Le monde n'étant plus bipolaire, d'autres acteurs viennent jouer les trublions, à l'image des grands groupes pétro-gaziers français (Total, Engie...), historiquement très enracinés dans le marché marocain et fragilisés ces derniers temps par la crise énergétique mondiale, et cherchant donc à se refaire une santé financière et s'installer durablement sur le marché local.

Par ailleurs la décision du Maroc n'est pas soumise aux seules contraintes. De nouvelles sources proches du dossier soulignent de récentes tractations avec le Qatar, leader mondial de l'export de GNL en 2015 avec plus de 95 Bcm (milliards de mètres cubes) exportés. Et il semble que malgré la distance séparant les deux pays amis, la relation qu'entretient le Royaume avec ce généreux donateur et pourvoyeur de fonds pour moult projets énergétiques au Maroc notamment, pourrait provoquer un revirement inopiné dans le choix du fournisseur de gaz naturel.

Algérie-Maroc: Du gaz pour réchauffer les relations diplomatiques?

L'arbitrage que devra faire Abdelkader Aamara ne semble pas être des plus simples, même si la Russie semble être en pôle position à en croire les rumeurs qui se murmurent dans les couloirs du ministère concerné.

Néanmoins, pour que l'analyse puisse être exhaustive, je ne crains qu'il faille prendre en considération un dernier scénario jusque-là inédit, malgré le fait que ce dernier puisse sembler étonnant voire surréaliste. Toutefois d'aucuns ne pourraient en réfuter la pertinence une fois étayée. En réalité le cap mis par le Maroc pourrait à la surprise générale contribuer à réchauffer les relations entre Rabat et Alger et mettre fin à des décennies de conflits qui aujourd'hui semblent inextricables.

Face au Maroc qui cherche à sortir du conflit enlisant du Sahara et renouer avec son voisin, l'Algérie quant à elle traverse une passe difficile, fragilisée politiquement par un exécutif quasi inexistant et un secteur pétro-gazier qui s'effondre au fil des jours sombres que traverse actuellement le marché mondial des hydrocarbures, entraînant dans son sillage le reste de l'économie algérienne.

L'approvisionnement en gaz pourrait donc remettre au goût du jour la collaboration algéro-marocaine, d'autant plus que sur le papier la solution d'approvisionnement algérienne est plus juteuse pour le Maroc: des prix faibles en raison de la proximité géographique (potentiellement 40% moins cher que le reste des concurrents), des infrastructures déjà construites (GME-Gazoduc-Maghreb-Europe), un moyen de diversification de l'approvisionnement vis-à-vis du GNL et un rapport de force en son avantage.

En effet, l'Algérie cherche désespérément de nouveaux acheteurs pour la période post-2020. Il est difficile de croire à cette collaboration, mais ne l'oublions pas, le Maroc et l'Algérie ont souvent réussi à dépasser leurs clivages politiques pour des causes économiques communes, même du temps de Hassan II lors de la construction du Gazoduc-Maghreb-Europe (GME), qui relie les champs de gaz algériens à l'Espagne à travers le Maroc.

Même si un éventuel contrat d'approvisionnement ne devrait pas être signé de sitôt, faute de rapprochement initié par les deux parties, notons qu'il y aura a fortiori de l'eau dans le gaz entre les deux voisins. La raison n'est pas très évidente, mais cette fois-ci l'avantage tourne à la faveur du Maroc. En l'occurrence, le pays a judicieusement pris le parti depuis quelques temps d'installer ses centrales à cycle combiné gaz pour la production électrique (CCGT) le long de la partie marocaine du GME dont le contrat d'exploitation par l'Algérie expire en 2021.

Le Maroc devrait donc utiliser à l'avenir ce gazoduc en guise de réseau gazier interne - après ajouts de compresseurs - alimenté par le GNL importé, un gazoduc initialement déployé et financé par l'Algérie. Une infrastructure stratégique de plus qui s'ajoute au portefeuille du Maroc, mais qui cette fois ne coûtera presque rien au Royaume!

Finalement, l'idée du gaz naturel comme pilier de la transition énergétique marocaine fait bien l'unanimité, ce qui n'est pas encore le cas pour l'identité du fournisseur. Quoiqu'il en advienne et quel que soit le fournisseur choisi, cela donnera en tout cas des indices clairs sur la ligne géopolitique décidée par le Royaume pour les prochaines années. À croire que les questions pétro-gazières n'en finiront pas de bousculer les ordres géopolitiques en place et d'être par ailleurs un marqueur pertinent et avant-coureur de l'évolution des stratégies diplomatiques.

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