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Pourquoi faut-il être dans la rue le 23 octobre malgré le début du dialogue national?

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D'abord, que se passera-t-il en cas d'échec du dialogue national?

La réponse a été donnée par Slim Riahi aujourd'hui sur Mosaïque FM: Il faudra partager le pouvoir sans élections.

Nous avons donc le choix aujourd'hui entre un débat national boiteux et avec des chances d'échec élevées et une issue de crise encore plus mauvaise dans le cas de cet échec sur lequel beaucoup parient.

D'abord, posons-nous la question:

Qu'est-ce qui empêcherait aujourd'hui le dialogue national de réussir?

Nous demandons aujourd'hui à Ennahdha, parti islamiste au pouvoir grâce aux élections du 23 octobre 2011, de quitter le pouvoir pacifiquement sans nouvelles élections et sans coup d'Etat militaire.

Je ne vais pas m'attarder sur la légitimité écornée du parti islamiste qui se maintient au pouvoir depuis deux ans en dépit d'un engagement initial d'une année. Le débat sur la légitimité a pollué la scène politico-médiatique pendant de longues semaines, avec le camp des pro et celui des anti s'essayant, chacun de son côté, à des démonstrations de force pas toujours réussies dans la rue, et développant chacun de son côté un argumentaire qui a ses adeptes et ses détracteurs.

Je ne vais pas m'attarder non plus sur un éventuel scénario à l'égyptienne, pour des raisons également évidentes: Un coup d'Etat militaire serait la restauration d'une dictature bien plus féroce que celle déjà vécue et ferait planer le spectre d'un bain de sang comme ça a été le cas en Egypte. Sans compter le fait que tout démocrate qui se respecte ne peut raisonnablement pas appeler à un coup d'Etat militaire et que cela ne fait pas partie des traditions de l'armée tunisienne.

Nous demandons donc aujourd'hui un transfert pacifique du pouvoir des mains du parti islamiste aux mains de compétences nationales indépendantes afin de rétablir une stabilité perdue, en raison, entre autres choses, de deux assassinats politiques et d'un climat sécuritaire délétère et menaçant l'économie nationale d'effondrement sans une sortie de crise imminente.

Au nom de la stabilité?

Qu'est-ce qui menace aujourd'hui le dialogue national qui démarre le mercredi 23 octobre d'échec? Deux choses essentiellement:

  1. L'opposition demande un amendement de la loi organisant provisoirement les pouvoirs publics qui empêcherait une majorité absolue (de 50%+1) de l'assemblée de retirer sa confiance au gouvernement et de replonger le pays dans l'instabilité. Amendement refusé par le parti islamiste qui craint de perdre tout contrôle sur un futur gouvernement, s'exposant ainsi, du moins en théorie, au risque de subir le même sort que les Frères musulmans en Egypte.
  2. Le deuxième point est un souci électoraliste d'Ennahdha, qui refuse de quitter le pouvoir sans apposer sa signature sur la Constitution de la deuxième République tunisienne, ce qui l'obligerait à sortir par la petite porte après être entré au Bardo suite à une victoire électorale. Ce souci est partagé par les partenaires d'Ennahdha au pouvoir, et c'est l'explication la plus plausible du refus du gouvernement de la troïka de démissionner avant la fin de la rédaction de la Constitution, ce qui les pénaliserait fortement de leur point de vue pour les prochaines élections.

Ces deux raisons, dont la première est guidée par l'instinct de survie et l'autre par des soucis électoralistes, font planer aujourd'hui sur le dialogue national le spectre d'un échec annoncé. Viennent s'y rajouter la motivation de certains groupes politiques de tout annihiler (appel à la démission de l'assemblée constituante et de toutes les institutions qui en sont issues) sans réellement présenter d'alternative viable, alternative dont la présentation relève tout de même de la responsabilité politique et citoyenne. Vient s'additionner à cela la volonté d'autres groupes politiques d'arriver au pouvoir dans les plus brefs délais et sans élections au nom d'une certaine stabilité, comme l'a proclamé, sur les ondes d'une radio privée, le président de l'Union Patriotique Libre (UPL), l'homme d'affaires Slim Riahi.

Ce qui est encore plus inquiétant pour la transition démocratique et la perspective même de la construction d'une démocratie pérenne, c'est que plusieurs voix commencent à s'élever ici et là réclamant un partage des pouvoirs entre les deux grandes formations politiques du moment (Ennahdha et Nida Tounes), toujours au nom de la stabilité. Il est évident que cette solution reviendrait à annoncer l'échec de la révolution et l'incapacité de la classe politique d'offrir aux citoyens une sortie de crise qui ne peut provenir que d'un accord politique, aussi difficile à établir soit-il.

Le peuple est toujours mobilisé

Pour toutes ces raisons, et malgré les réserves que j'ai par rapport au fait même de dialoguer avec un parti dont la responsabilité morale et politique dans les assassinats de nos opposants, et dans l'installation du terrorisme sur notre sol, est plus qu'évidente, il me semble aujourd'hui nécessaire de nous employer à faire réussir ce dialogue en dépit des difficultés annoncées.

Ces deux obstacles sus-cités me semblant susceptibles d'être jugulés à travers des concessions de l'opposition, qui en a déjà fait, et en exerçant une pression sur le parti islamiste pour en obtenir également de sa part. Cette pression viendrait des discussions entre les différents groupes et personnalités politiques qui partageraient cette vision au sein et en parallèle du dialogue national mais aussi à travers la mobilisation de la rue.

J'en viens à mon postulat de départ: Pourquoi répondre à l'appel de l'opposition républicaine de manifester le 23 octobre 2013, deux ans jour pour jour après les élections et un an après la fin de la période au bout de laquelle neuf partis, dont Ennahdha et Ettakatol, se sont engagés de quitter le pouvoir?

Je me permets de rappeler que le 13 janvier 2011 au soir, beaucoup se posaient également cette question. Que valaient quelques milliers de personnes désarmées dans la rue face à une dictature policière? Après la répression féroce des protestations qui ont eu lieu au Bassin Minier de Redayef trois ans plus tôt, rien ne laissait prédire ce qui allait arriver le 14 janvier 2011. Et pourtant.

Il est aujourd'hui de notre devoir de montrer au pouvoir en place que le peuple est toujours mobilisé et résolument déterminé à vivre libre.

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