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Les soirées attentats

Publication: Mis à jour:
NICE
ASSOCIATED PRESS
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Le 14 juillet 2016, à peine remise des attaques de Paris, la France subit le second attentat de grande ampleur sur son territoire. A Nice, un camion a foncé dans la foule de ceux qui célébraient la Fête Nationale, faisant plus de 80 morts et de nombreux autres blessés. Beaucoup ont veillé pour suivre les événements, minute par minute.

Le soir même, tu as reçu une notification Le Monde, tu as lu un bandeau d'information à la télévision, ou tu as vu ça sur les réseaux sociaux. C'était reparti pour une soirée-attentat, ta nouvelle morbide routine.

Sur Facebook, voire par téléphone, tu t'assures que tes proches vont bien. Nice, communauté franco-tunisienne importante oblige.

Le "Safety Check" n'arrivera que plus tard dans la soirée. Si tu as un grand nombre d'amis niçois, il te facilitera la tâche, te donnera des nouvelles de ceux dont tu n'avais pas cherché à en avoir, et pour lesquels tu es quand même très content d'apprendre qu'ils vont bien.

Sur Twitter, tu vois des images/vidéos que tu n'aurais pas voulu voir, et des tweets de récupération tout de suite après les événements. Les deux te retournent l'estomac.

Les chaînes d'information du monde entier sont sur le qui-vive, après Bruxelles, Orlando, Istanbul, et Bagdad (quoique en réalité, pas vraiment pour Bagdad) c'est Nice qui est sous le feu des projecteurs. Avec la loi du mort-kilomètre, toi, tu as surtout l'impression de revivre les attaques de Paris de novembre dernier.

Tu superposes réseaux sociaux et télévision, avec des chaînes du genre BFMTV et I-Télé, et tu commences à confondre informations confirmées et rumeurs. Entre la Tour Eiffel qui flambe, les prises d'otages, et le tireur fou qui se baladerait à Nice.

Tu guettes le nombre de morts, tu sais qu'il va augmenter dans la soirée. Les avis de recherche inondent ton fil d'actualité. Des pauvres gens venus voir le feu d'artifice. Ce soir, tu n'as pas envie de faire de géopolitique, ou de réfléchir, ou de prendre du recul. Le temps est à l'émotion.

Tu prends connaissance, par-ci, par-là, des détails de l'attaque : le camion qui zigzague pour faire plus de morts, les parents qui balancent leurs gosses pour qu'ils ne se fassent pas piétiner. Chacun te plonge dans un plus haut degré d'horreur.

Tu as joué à l'expert toute la soirée, prévoyant le #PorteOuverte et tous les autres, mais tu te fais quand même surprendre par des élans de générosité qui te chauffent le cœur que tu croyais glacé par l'habitude. Par exemple, les taxis niçois qui ont décidé de rouler gratuitement pour évacuer les piétons et prendre en charge certaines victimes.

Tu restes collé à tes écrans, dans ton impuissance la plus totale. Mais tu tweetes, tu retweetes, et tu as l'impression de faire quelque chose. Si tu es à Nice, tu te rassures en te disant que lendemain (en fait la journée même, puisqu'il est 3-4H du matin quand tu y penses), tu iras donner ton sang.

Tu attends le discours de François Hollande, tu sais que c'est reparti pour l'état d'urgence, le plan vigipirate, le discours sur la "terreur", l'"horreur" et tout le pataquès.

Le temps d'une soirée, tu as déjà vécu, en condensé et certaines plus que d'autres, les quatre phases du terrorisme décrites par Simon Jenkins : d'abord l'horreur (les faits en eux-mêmes, sans qu'il n'y ait besoin de leur ajouter quoi que ce soit), ensuite la publicité (à laquelle je participe ici), puis la grandiloquence politique (de trop nombreux exemples pour ne pouvoir en citer qu'un seul) et enfin le changement majeur de politique (ça commence par la prolongation de trois mois de l'état d'urgence mais il reste encore beaucoup à venir).

Tu ne dors pas. Tu devrais, demain tu bosses/tu as cours/tu as quelque chose. Puis pas de quoi te garder éveillé, ça ne devrait plus rien te faire maintenant.

Mais non, finalement, tu ne t'y habitues toujours pas. Et c'est sans doute mieux comme ça.

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