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Oum Kalthoum, la voix de la paix

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OUM KALTHOUM
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MUSIQUE - Peu de figures demeurent dans l'imaginaire arabe, rares sont celles qui accèdent au rang d'icône. Oum Kalthoum n'est pas seulement "l'astre d'Orient", elle est la voix, le visage, l'esprit d'une identité arabe emprunte de poésie et d'amour, de romantisme et de déchirement.

Oum Kalthoum vivante, c'est l'amour qui s'introduit dans les cœurs musulmans, c'est l'émancipation de la femme et c'est l'admission formelle de la beauté de la langue. Et si Oum Kalthoum vivait à l'heure du printemps arabe: n'aurait-elle pas de son contralto hypnotique sonné le glas des dictatures dissonantes?

L'amour d'Oum Kalthoum face à l'obscurantisme

"Et il n'est pas plus grand gâchis / Que ce jour passé sans amour ni désir". Ahmed Rami qui écrivit 137 chansons pour la "quatrième pyramide" traduisit certains poèmes d'Omar Khayyâm pour les faire revivre au travers de la diva. Par la voix, par les mots et par l'histoire, les chansons d'Oum Kalthoum s'inscrivent dans une longue relation oubliée entre amour et islam, passion et spiritualité.

La "cantatrice du peuple" nous chante dans "Enta Omry" les belles nuits, le désir et le grand amour, à des années-lumière d'une pudeur vaine. Son amour est universel, et son bonheur y réside. "Le sens des mots avait finalement moins d'importance que l'ivresse collective que ces mots provoquaient, que la transe sensuelle dans laquelle sa chanson entraînait ses auditeurs", écrivait Selim Nassib.

Nous sommes en 1964 et devant une foule ébahie, elle s'affranchit de la timidité, elle chante le désir et personne n'y trouve à redire. L'amour en islam est sanctuarisé, professé, encouragé. D'al Ghazali à Oum Kalthoum, c'est un cri qui milite, qui nous presse de nous aimer. Avons-nous oublié ces chansons? Cèderons-nous encore longtemps à ces humeurs délétères? Rappelons-nous d'elle, de ces chansons, de ces combats, de sa liberté.

Oum Kalthoum à travers sa discographie nous rappelle qu'il est légitime de désirer, qu'une vie sans amour ne vaut d'être vécue. Nous nous devons de lui succéder, accédons à nouveau à nos cœurs et chantons ensemble "Fakarouni", pour ne pas oublier.

Une femme libre

Discrète et raffinée lors de son interview à Paris en 1967, elle s'affirme comme une femme résolument fière de son arabité. Quand on lui demande: "Qu'avez-vous aimé à Paris que vous aimeriez voir dans votre pays?", elle répond agacée: "nous avons de très belles traditions, nous n'avons besoin de rien, ni d'imiter personne".

Femme proche des pouvoirs et de son peuple, sa vie privée est demeurée tumultueuse, emprunte de mystères. Pourtant, bien que mariée deux fois sans avoir d'enfants et bien qu'on l'ait soupçonné de bisexualité, jamais dans les cœurs de ces gens n'a tari l'amour pour leur idole.

Le lendemain de la guerre de six jours en 1967 et suite à la défaite des armées arabes, elle participa à la reconstruction du port Said et fit bâtir des écoles dans son village natal. Emancipée, Oum Kalthoum n'est pas seulement la résonance d'une voix, elle a matérialisé la femme moderne, patriote, musulmane et arabe.

Il est difficile d'imaginer la chanteuse courber l'échine. Son port altier, ses lunettes, ses colliers, son chignon sont la marque d'une femme libre, qui a obtenu le droit de ne se soumettre à aucun homme. La plus grande chanteuse arabe est un exemple pour toutes les femmes, elle incarne la place que la femme devrait occuper dans le monde arabe.

Au rang des idoles, elle symbolise un certain respect, une déférence, que l'on devrait avoir envers toutes les femmes. C'est bien au sein de l'islam qu'à jailli cette femme, et c'est en terre d'islam que doit rejaillir les réminiscences d'une révolution féminine trop longtemps réprimée.

La langue d'Ahmed Rami, la beauté du verbe

Que dire des mots? Que dire des "Ruines", poème magistral où l'on imagine une sorte d'Humphrey Bogart qui torture la chanteuse, la berce et l'emmène sur les sentiers de l'amour? Parlant du destin, de la déchirure amoureuse, de la passion, ce poème use de métaphores que seule la langue arabe peut retranscrire.

Il emmène l'auditeur avisé vers un anthropomorphisme de l'amour où l'oiseau visite le nid de l'être aimé. Les chansons d'Oum Kalthoum rassemblent les Arabes de toutes les confessions, ses paroles sont unanimes. Pourtant, combien de jeunes ne peuvent se délecter de ces paroles? Comprenant poussivement la langue, ils rejettent sa culture et sa beauté. Et si Oum Kalthoum remettait l'amour au goût du jour? Qu'il soit un homme, une femme, une religion ou une langue.

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