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Le Hirak d'Al Hoceima: le sujet et le citoyen

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AL HOCEIMA
Youssef Boudlal / Reuters
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SOCIÉTÉ - La phobie de la révolution. Il n'y a toujours pas de terme pour la définir mais une grande frange de la population marocaine en souffre. Les manifestations à caractère social d'Al Hoceima seraient soumises à un agenda, viseraient à déstabiliser le pays. C'est en somme une vaste machination. Dans ce cas, les milliers de citoyens marocains qui manifestent dans les rues sont soit crédules soit ingrats.

Le Hirak, au delà de ces exagérations lyriques, est un mouvement important pour l'histoire de notre pays. Dans l'idéal, il s'agit de la renégociation du rapport de forces entre autorités locales et populations gouvernées, là où ils étaient sujets, ils deviennent citoyens. Je ne serais pas étonné de voir dans ce cas de figure les cadres de ces manifestations se muer en politiques et faire partie de la dissidence locale. Malheureusement, ce scénario de l'expérience sociale fructueuse ne tient pas sans un socle éducatif et intellectuel.

L'expérience citoyenne: un savoir faire

La citoyenneté n'est pas uniquement la possession de la nationalité marocaine, ce n'est pas non plus crier à qui veut l'entendre son amour inconditionnel pour son pays et c'est encore moins l'affublement de t-shirts à l'effigie du passeport marocain qui font de qui que ce soit un citoyen à part entière. Un citoyen, c'est un individu qui participe à la vie de la cité. Au delà de l'exercice du droit de vote, encore à ses balbutiements, il s'agit de participer de façon quotidienne à l'évolution de la société dans laquelle on se meut. Je demande alors naïvement où sont ces associations, ces acteurs associatifs, ces entrepreneurs, ces éducateurs qui ont défendu le Rif pendant toutes ces années? Ont-ils plaidé pour de meilleures infrastructures auprès des autorités ou ont-ils attendu la mort tragique de Mouhcine Fikri pour se rendre compte du sous-développement de leur région?

L'expérience des manifestations du Rif est un défi pour les autorités et pour les citoyens. Il est un défi pour les autorités en un sens où ils doivent regagner la confiance de leurs électeurs, et engager un dialogue nouveau et continu entre eux et les habitants de la région qu'ils administrent. Ce regain de confiance passe par une meilleure communication des autorités auprès de la population, d'engagements sur le terrain des élus et de la création de liens formels entre populations et dissidence via la diffusion transparente de l'information, l'organisation de commissions impliquant les citoyens dans la décision et finalement l'émergence de personnages représentatifs de la population.

Ces impératifs pour les élus prévalent au Rif mais aussi dans l'ensemble des villes marocaines. Pour le citoyen, aujourd'hui manifestant, il s'agit de nettoyer ces revendications de toutes idéologies fallacieuses, de montrer une capacité à revendiquer sur le long terme sans violence, à organiser un argumentaire et à négocier le compromis politique en déjouant les tactiques de diabolisation. L'expérience citoyenne est formatrice, il s'agit pour ces manifestants de former une conscience politique, de croire au changement, d'affirmer leurs ancrages à la réalité en délaissant les élans de violence de rue pour dégager la pure revendication sociale et politique. Nasser Zefzafi n'a pas su répondre à cet impératif, le leader du mouvement s'est laissé prendre à son propre jeu, devenant la caricature de lui-même, laissant par la même occasion toute la place pour accuser le mouvement d'atteinte à la stabilité du pays, accusation grave et délégitimant le mouvement auprès d'une partie de la population.

Après le Hirak: Nouveaux rapports

Voilà, le Hirak est apaisé. Les investissements dans la région et la répression croissante des manifestants ont fini par éteindre les dernières étincelles du mouvement. Le défi est maintenant de reconstruire le lien entre la population et sa dissidence. La première mesure serait de libérer les détenus et de communiquer localement avec la population sur la réponse à leurs revendications. Dans le noyau militant, il s'agira de s'organiser, de continuer à plaider pour le développement de la région et d'y travailler quotidiennement sans attendre de miracle. Il faudra que ces militants comprennent que le développement de leur région ne passe pas seulement par Rabat, il passe aussi par leurs investissements quotidiens.

Aujourd'hui, un pays se doit d'avoir une vision à très long terme, il s'agit alors de réintégrer cette région dans le récit national, d'évoquer fièrement son passé, de la faire participer à la marche vers le développement, de l'impliquer dans les défis auxquels le Maroc fait face. Il s'agit en fin de compte de remettre le Rif dans le giron du royaume, de montrer aux citoyens que la région fait partie intégrante de la grande stratégie de développement du pays.

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