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La petite Aya ou la peopolisation du morbide

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AYA SOLTANA
Soltana
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SOCIÉTÉ - Depuis quelques années, les internautes ont prouvé à plusieurs reprises qu'ils peuvent se montrer solidaires pour venir en aide à leurs concitoyens dans la détresse.

On se souvient notamment des sit-in massifs organisés dans les principales villes marocaines pour protester contre la grâce royale octroyée au pédophile espagnol Daniel Galvan en 2013 suite à des appels lancés sur les réseaux sociaux.

L'opération #100dhpouraider, lancée fin 2014 pour venir en aide aux sinistrés des régions du sud après les inondations avait également démontré que les twittos peuvent débourser de l'argent afin d'améliorer le quotidien des autres.

Le cas de Fouzia, jeune fille handicapée qui avait accouché suite à un viol, avait lui aussi démontré l'altruisme dont ont fait preuve de parfaits inconnus qui ont souhaité offrir un logement décent à cette famille démunie.

Cette semaine, le web s'est ému devant le cas de la petite Aya, une jeune fille de 11 ans atteinte du syndrome Prader-Willi, qui lui cause une obésité morbide, l'handicapant dans ses moindres faits et gestes, jusqu'à l'éloigner des bancs de l'école depuis trois ans.

Comme à l'accoutumée, plusieurs activistes sur Internet ont contacté des spécialistes et des associations pouvant lui venir en aide. Mais là où le bât blesse, c'est le traitement médiatique réservé à cette affaire.

Tout a commencé par un reportage publié le 30 septembre par le pure player féminin Soltana. Titrée "Les souffrances de la plus grosse enfant du Maroc, qui pèse 200 kilogrammes", la vidéo a fait découvrir le cas d'Aya, sa maladie méconnue, ainsi que la difficulté de vivre avec une maladie rare dans un pays où les soins médicaux ne sont pas si faciles à obtenir.

Quelques jours et un demi-million de vues plus tard, le site Soltana se rend compte qu'il est tombé sur le graal, un fait-divers comme il en arrive rarement et qui réunit les ingrédients parfaits pour faire le buzz: une bonne dose de pathos, un peu de morbide, quelques larmes et beaucoup de compassion.

Devant la perle rare, le jeune média réfléchit au meilleur moyen de "rentabiliser" au maximum le cas d'Aya. Le site réalise donc plusieurs dérivés de l'histoire d'Aya à la manière d'une télé-réalité américaine, faisant de cette petite fille souffrant d'une maladie génétique, et certainement pas consciente des conséquences sur sa vie privée, une people du web dont tout le monde suit le quotidien sur Youtube afin d'assouvir ses envies de voyeurisme.

Le 3 octobre, Soltana publie une vidéo où l'enfant remercie les internautes et "Soltana qui lui a ramené un médecin". 120.000 vues. Le même jour, c'est un nouveau reportage proposé sur le sujet, afin d'exhiber Aya, désormais reçue dans une clinique privée. 225.000 vues.

Le 4 octobre, l'exploitation bat son plein et prend des formes innovantes. C'est là que la chaîne YouTube publie une vidéo où elle s'adresse à Saad Lamjarred (un autre bon client du clic) afin qu'il "vienne chanter à son mariage avec le fils de Halima". 80.000 vues et plusieurs commentaires assassins. Sans oublier une dernière vidéo enregistreé où elle chante maladroitement un tube de la superstar marocaine.

"Fais un régime d'abord pour tenir sur une ammâria" ou encore "Elle est folle celle-là, elle pense déjà au mariage", ont écrit certains internautes inconscients sur YouTube, oubliant que finalement, Aya, malgré son physique imposant, n'est qu'une enfant de 11 ans.

Seuls quelques commentaires gênés se distinguent du lot. "Vous avez exposé son affaire et maintenant, elle est résolue... Pourquoi vous publiez cette vidéo maintenant?", peut-on lire sous l'une des vidéos.

Mais le bal du morbide ne fait que commencer, car parallèlement, plusieurs chirurgiens esthétiques marocains ont flairé en Aya le coup de promo parfait.

Certains se sont filmés en selfie afin d'assurer aux internautes leur envie de prendre en charge son affaire. La star marocaine de la chirurgie esthétique, le docteur Mohamed Guessous, n'a pas hésité à lui rendre visite à domicile, une chanteuse de télé-réalité en guise de compagnie, afin d'immortaliser le tout sur les réseaux sociaux.

D'autres médias, comme Hespress, ont tenté de surfer sur le buzz, en rencontrant à leur tour Aya, pour traduire le fait-divers en une vidéo intitulée... "Aya... une enfant qui pèse deux quintaux". Le reportage a été vu 47.000 fois.

L'association française Prader-Willi, qui a proposé à l'un des chirurgiens impliqués dans l'affaire de contacter sa représentante au Maroc afin de "le renseigner sur le traitement le mieux adapté qui pourrait être apporté à la malade", a pour sa part exprimé son malaise.

Dans un courrier reçu par le HuffPost Maroc en guise de commentaire à notre article, un représentant de l'organisation a estimé que "l'hypermédiatisation qui est faite est totalement contraire à notre éthique".

Car, qu'on se le dise, ce traitement à la manière d'un scandale réservé au cas Aya, s'il peut aider à la soigner gracieusement, l'expose aux yeux de tous sur le net, avec toutes les conséquences que cela peut avoir.

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