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Si on avait une éducation juridique...

Publication: Mis à jour:
SAAD LAMJARRED
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SOCIÉTÉ - Tu te réveilles tranquillement un matin, tu vas devant la glace et tu découvres un bouton moche sur le nez. Tu es dégoûté, énervé... puis, inconsciemment, tu retires la chemise et là, tu découvres de sacrées tâches nauséabondes sur tout le corps!

Ce n'est pas joli, mais c'est l'image que m'inspire cette histoire de Saad Lamjarred qui nous a permis de découvrir les sales idées qui gangrènent parmi une grande partie de nos concitoyens. Lui, on ne sait pas encore s'il est coupable ou non. Cependant, une bonne partie des Marocains a déjà commis la bêtise de dévoiler sa conception de la justice et des droits de la femme... et croyez-moi, elle n'est pas sexy! La conception bien sûr.

Entre ceux qui ont été scandalisés par l'accusation de l'idole plus que par le présumé acte de viol, ceux qui sont partis chercher une idée de complot sans être un instant saisis par la gravité de la chose ou ceux qui défendent sans avoir une idée de ce qui a pu se produire et les autres qui de toutes les manières soutiennent inconditionnellement leur "frère" qu'il soit tyran ou tyrannisé...

J'ai une fascination particulière envers ceux qui estiment que si l'acte a eu lieu, il ne s'agirait pas de viol du moment que cette fille est partie de son propre gré dans la chambre du chanteur! Impressionnant. On sent qu'il y a du "out of the box"!

Dans l'autre camp, d'autres ont sorti leurs griffes pour tapoter sur leurs claviers les pires insultes et mépris envers le "violeur", après avoir tenu eux-mêmes son procès. Une conception de la justice d'une époque qu'on croyait derrière nous.

Avant, la parole était d'argent... mais à l'ère de la 3G et de la double recharge, elle ne coûte plus beaucoup d'argent, et elle en vaut encore moins. Tout le monde se permet de la prendre et de l'étaler dans la face de tout le monde! C'est dire tout l'or que vaut le silence de nos jours.

Les réseaux sociaux qui permettent une liberté d'expression ont permis de libérer beaucoup de bêtise dans notre pays dernièrement. Comme il est difficile de bloquer ces commentaires (contrairement à la VoIP), il serait plus opportun de traiter le fond des choses et essayer d'entamer ne serait-ce que le commencement du début des prémices... d'un changement de mentalité dans ce sens.

Si ce genre de personnes minimise la gravité des actes dont Lamjarred est accusé, c'est avant tout à cause d'une éducation collective qui ne donne pas la place qu'il faut à la JUSTICE. Un mot qui, d'ailleurs, sonne chez beaucoup de nos concitoyens d'abord comme une institution défaillante plutôt qu'un concept d'égalité et de respect des droits d'autrui.

En effet, si on avait une éducation juridique on saurait qu'on n'innocente pas et on ne condamne pas à la place de la justice.

Si on avait une éducation juridique on saurait ce que c'est que la compassion envers une victime, ou présumée victime comme Laura Prioul, et ce que c'est que la présomption d'innocence envers un accusé, comme Saad Lamjarred.

Si on avait une éducation juridique on ne défendrait jamais un suspect d'agression sexuelle sans connaître le fin mot de l'histoire.

Si on avait une éducation juridique on assimilerait le concept de consentement. On comprendrait que lorsqu'il n'y a pas consentement clair entre deux personnes majeures il n'y a pas lieu d'avoir une relation sexuelle (même entre époux, même avec un(e) prostitué(e), même entre un homme et une femme qui l'accompagne à sa chambre d'hôtel, etc.) Et inversement lorsqu'il y a consentement entre deux personnes majeures il n'y a pas lieu de les incriminer.

Si on avait une éducation juridique on comprendrait la gravité du harcèlement et des agressions verbales ou physiques envers la femme, au point peut-être d'éviter les milliers de cas qui arrivent au Maroc, en plus des cas plus médiatisés à l'étranger (le boxeur marocain Hassan Saâda toujours en attente de son procès pour agressions sexuelles lors des Jeux olympiques de Rio, l'accompagnateur de l'équipe nationale junior de football condamné à de la prison ferme dans une affaire de harcèlement sexuel sur mineures à l'occasion d'un tournoi en Suède, et puis l'accusation en cours de Saad Lamjarred).

Pour notre défense, il faut dire qu'on part de loin dans ce domaine. Pour un pays où on vient d'abroger en 2014 (après Jésus-Christ) une loi qui donne l'impunité à un violeur s'il épouse sa victime - abrogation suite au suicide d'une de ces victimes -, excusez-nous si on ne saute pas au plafond pour quelques accusations de violences sexuelles envers une fille qui accompagne un homme dans sa chambre d'hôtel.

Visiblement, encore faut-il qu'il y ait des lois sensées pour que l'éducation juridique ait du sens.

Par ailleurs, le champ de l'éducation juridique est encore très large. Et si on l'avait, on saurait également ce que c'est que l'égalité entre nous tous. La vraie égalité. Aussi bien devant une file d'attente que devant un juge. On saurait ce que c'est que l'indépendance de la justice, et le riche se sentirait comme le pauvre, et le faible comme le puissant... sur ce plan au moins. On saurait ce que c'est que l'intransigeance de la justice au-delà de tout abus de pouvoir, de petit billet glissé, ou de gémissants "layr7am lwalidines" ("que dieu garde tes parents").

Si on avait une justice et une éducation juridique, on ne massacrerait pas les homosexuels ni les déjeûneurs au mois de ramadan qui n'ont rien fait aux autres. On ne massacrerait pas non plus les voleurs et les délinquants qui font du tort aux autres. On ne massacrerait personne. On remettrait à la justice et elle appliquerait des lois. Des lois sensées faut-il le rappeler!

Si on avait une justice et une éducation juridique, les contrôleurs de bus et de trains n'auraient jamais développé cette manie de frapper les jeunes contrevenants qu'ils attrapent. Et ils n'auraient donc jamais donné la mort à Abderrahman, un enfant de douze ans décédé il y a un an à Fès après avoir été poussé et écrasé sous les roues du bus. Non au lieu de le tuer, on l'aurait... verbalisé! Un peu comme ce qui se fait dans les vrais Etats de droit.

Si on avait une justice et une éducation juridique on aurait une procédure de saisie de marchandise claire qui se pratique contre tous les contrevenants sans dérogation, ni abus de pouvoir, ni clientélisme, ni tous les autres mots et les maux qui se réfèrent à l'injustice et qui forment la notion de "Hogra"! Si tel était le cas, aucun citoyen n'aurait été envahi par une rage noire qui le ferait monter dans une benne à ordure! Ne parlons même pas de la suite de l'histoire...

Si on avait une justice et une éducation juridique, on se sentirait protégés par un système de justice qui la rend systématiquement et inconditionnellement à chaque victime.

Mais nous n'avons ni cette justice suprême, ni cette éducation juridique collective.

Alors quand certains commentent des affaires de justice comme celle de Saad Lamjarred, il était finalement fort probable de découvrir des absurdités.

Je ne suis pas bien placé pour émettre des propositions au ministère de la Justice pour mener à bien le chantier de réforme de la justice qu'ils ont sur la table. Mais pour l'éducation juridique, vous ministère de l'Éducation... Pourriez-vous avoir l'amabilité de programmer quelques heures pour parler "Justice" à nos enfants?

PS: J'ai failli dire que de toute façon plus personne ne va à l'école publique, mais j'ai préféré ne rien dire.

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