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L'ouverture vers l'Afrique doit être l'affaire de tous

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AFRICAN SUMMIT
Youssef Boudlal / Reuters
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INTERNATIONAL - Sur le plan international: triomphe de Trump et de ses idées néo-racistes, Brexit, montée des mouvements d'extrême droite en Europe... En d'autres termes plus polis, l'Occident nous prie de l'excuser car il veut se renfermer sur lui pour le moment. En attendant, et en espérant que ces mouvements ne prennent pas des proportions conséquentes, nous devons nous tourner ailleurs. Sur le plan régional, il y a une la fameuse "Union" du Maghreb Arabe, qui, comment le dire... Bref, il faut se tourner ailleurs.

Ailleurs c'est les pays de l'est et l'Afrique. Exactement là où s'est déjà tourné, puis déplacé le roi et avec lui les grands patrons marocains. La Russie, la Chine et l'Inde pour renouer avec ce bloc tant délaissé. Quant à l'Afrique, c'est incontestablement le nouveau territoire de conquête des politiciens et businessmen marocains.

Ailleurs c'est donc l'Afrique, là où nous avons toujours été! En vérité il s'agit d'Afrique subsaharienne. Mais cet abus de langage illustre la particularité de la relation entre les Marocains et leur continent. Il est inutile ici de disserter sur le sentiment d'africanité des Marocains, ni sur ce genre d'amalgame. Le Marocain est africain (et Google Maps est là pour le rappeler au plus étourdis), mais le problème est autre.

Le problème est que les Marocains méconnaissent leur continent. Demandez autour de vous qu'on vous liste quelques chefs d'Etats, monnaies, capitales subsahariennes... qu'on vous place chaque pays sur la carte! Je parie que beaucoup seraient convoqués à une deuxième session. Que dire alors de la connaissance de l'environnement politique, économique et social de ces pays...

Le problème est que cette méconnaissance est grande au moment où le rapprochement entre le Maroc et ces pays est de plus en plus concret. Dans le sens où il n'implique pas uniquement une circulation plus importante des marchandises, mais également une circulation des hommes. Les entreprises marocaines ne font pas qu'acheter des actions en bourse dans les capitaux des entreprises subsahariennes, mais s'implantent avec leurs propres équipes.

Les étudiants traversent les frontières et les visas sont de plus en plus abandonnés. Les associations caritatives marocaines étendent leurs activités à l'échelle continentale. Des projets sont lancés par le roi dans ces pays et sont dirigés par des Marocains sur place. Conclusion: beaucoup de Marocains qui n'ont jamais connu l'Afrique subsaharienne auront à interagir et collaborer avec des subsahariens et à s'y rendre dans le futur.

Ce rapprochement ne fera que croître et pour le réussir il faut être crédible. Certes il y a une réalité géographique qui nous lie, une croyance religieuse qui nous unit avec certains pays, une volonté claire qu'on affiche partout... mais ce n'est pas suffisant. On ne peut être vraiment crédibles en restant déconnectés de ces pays, en ne suivant pas ce qui s'y passe, en n'apprenant pas plus sur eux, et en ne partageant pas plus de choses ensemble.

Et on ne peut pas être efficaces non plus si nous ne cernons pas l'environnement et ne maîtrisons pas les enjeux et les particularités locales et régionales de ce vaste continent qui est loin d'être uniforme et homogène.

Cette crédibilité est d'autant plus nécessaire que les pays subsahariens ressentent une distance qui les sépare de l'Afrique du nord, au-delà de l'éloignement géographique ou de la différence de couleur. Là-bas aussi il y a parfois débat sur l'africanité des Marocains et des Nord-africains en général.

L'ouverture du Maroc envers ses voisins du sud coïncide également avec un autre problème, qui devient de plus en plus tabou à mesure que ce rapprochement se réalise. Le problème du racisme des Marocains. Un terme que l'on n'utilise pas tous les jours, non pas à cause de son absence, mais plutôt à cause d'une certaine inconscience de sa gravité d'une part et de tous les agissements volontaires et involontaires qu'il englobe.

Si notre culture, nos valeurs et notre hospitalité vont déjà à l'encontre de tels actes, il est probable qu'avec un rapprochement, une meilleure connaissance de l'autre et plus de partage entre Marocains et subsahariens... on arrivera à mettre fin à de telles maladresses honteuses. De ce fait, l'ouverture à ces peuples doit d'être collective et non seulement réservée aux politiciens et hommes d'affaires.

Le roi s'investit de manière forte à travers ses tournées, sa volonté de réintégrer l'Union Africaine, son discours de Dakar, les accords de commerce signés... mais il faut que ça suive derrière. Pour cela, l'ouverture à l'Afrique subsaharienne doit être entreprise à travers des vecteurs à large portée:

• Une médiatisation plus étoffée de ce qui se passe en Afrique subsaharienne, au-delà des informations épisodiques sur les élections, les soulèvements, les matchs de l'équipe nationale, les catastrophes naturelles et les visites royales... Cette médiatisation pourrait être améliorée par une présence sur place de correspondants de nos organes de presse et chaînes de télévisions, comme c'est le cas dans certaines capitales occidentales. Au regard de l'importance des médias, et des enjeux du Maroc en Afrique, il serait même opportun de créer une chaîne de télévision marocaine dédiée à l'Afrique. Quoi de plus efficace pour atteindre les peuples du 21ème siècle que les médias. Regardons ce que fait le Qatar avec Al Jazeera et BeIn. A réfléchir!

• Une part plus importante (à supposer qu'elle existe) accordée à l'Afrique dans notre système éducatif. Non seulement pour connaître l'histoire et la géographie de notre continent, mais pour connaître également les cultures, les arts et les littératures africaines. Il est regrettable de ne connaître durant toute sa scolarité que des écrivains arabes ou français.

• Une orientation africaine plus prononcée des acteurs culturels marocains: dédier un des nombreux festivals marocains à l'Afrique; créer un événement qui fédère les acteurs majeurs de la musique ou du théâtre en Afrique, à l'image du FESPACO de Ouagadougou pour le cinéma, ou la biennale de Bamako pour la photographie; donner plus d'envergure au seul festival déjà en place, à savoir le festival du cinéma africain de Khouribga; créer un prix littéraire de renom dédié aux écrivains africains, etc.

• Un encouragement des déplacements en Afrique subsaharienne en revoyant la politique tarifaire de la Royal Air Maroc. Un vœu pieux certes, mais il n'est pas tout à fait infondé de placer la réflexion commerciale de cette entreprise étatique dans le contexte actuel en tenant compte des autres enjeux. Avec les prix exorbitants de la RAM, les Marocains ne se bousculeront pas de sitôt pour découvrir leur continent. Même Léon l'Africain je parie qu'il ne voyageait pas avec cette compagnie...

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