LES BLOGS

Des points de vue et des analyses approfondis de l'actualité grâce aux contributeurs du Huffington Post

Youcef Oussama Bounab Headshot

Fernand Iveton, un Algérien révolté à remémorer

Publication: Mis à jour:
Imprimer

2017-07-19-1500459405-97648-couv.jpg

Traître pour et trahi par les européens, les "siens". Spectre pour, mais amoureux des Algériens, son Algérie. Une terre qui finira, "de gré ou de force, par reconnaître chacun de ses enfants, d'où qu'ils viennent, lui ou ses parents et grands-parents, qu'importe, arabe, berbère, juif, italien, espagnol, maltais, français, allemand...". Ainsi écrivait Joseph Andras sur ce dont Fernand Iveton était captivé et avide.

Fernand, le combattant qui se proclamait Algérien à cœur joie, était et reste jusqu'à nos jours un idéal pour certains. Toutefois occulté, pâlissant dans l'oubli. Tel Meursaut, un Étranger doublement lésé, ayant vu sa vie finir sur les hauteurs d'Alger, à Serkadji ; tel un Raskolnikov étant châtié pour un crime qui n'a jamais eu lieu... Fernand l'algérien est un protagoniste comme émergeant des plus tragiques des fantaisies. Du moins de celle à qui il s'était complètement voué : une Algérie libre, une Algérie dont il n'a cependant pas vu la naissance.

Né le 12 juin 1926 au Clos-Salembier (El Madania aujourd'hui), Iveton Fernand est un militant anticolonialiste, un homme de libre pensée. Dès ses quatorze ans, il quitte l'école pour travailler - l'itinéraire classique d'un communiste. À seize ans, il rejoint le PCA (Parti communiste d'Alger). Il travaille comme ouvrier tourneur à l'usine Lebon, puis à celle du gaz d'el Hamma, l'EGA, où il est également délégué syndicale. Un homme de toutes luttes sociales. Quand la guerre d'indépendance éclate, il rejoint les Combattants de la libération (CDL), mis en place par le PCA.

Maillot, un frère de combat

Hormis Hélène, la femme de Fernand, Fabien l'italien, Jaqueline Guerroudj et autres, Henri Maillot, ami d'enfance et premier frère de combat, était l'un des seuls de ces "étrangers" qui abondaient dans le même sens : celui de l'Algérie algérienne. Fernand avait une estimation colossale pour cet homme, d'autant plus que ça repoussait la peur et le doute en lui d'être seul dans son combat.

Henri écrit un jour: "Je ne suis pas musulman, mais je suis algérien d'origine européenne. Je considère l'Algérie comme ma patrie. Je considère que je dois avoir à son égard les mêmes devoirs que tous ses fils. Au moment où le peuple algérien s'est levé pour libérer son sol national du joug colonialiste, ma place est aux côtés de ceux qui ont engagé le combat libérateur". Fernand n'est pas seul. Du moins avant son grand malheur.

Désastre: le 5 juin 1956, Henri François Maillot succombe aux balles de l'armée française. Après avoir rejoint celle-ci, deux mois auparavant, il déserte délibérément avec un camion surchargé de munitions, au profit de certains indépendantistes algériens. Ils constituent alors un maquis anticolonialiste sans pour autant intégrer les rangs du FLN, mais ils sont rapidement pris d'assaut. Henri est arrêté vivant. "Après l'avoir battu, écrit Joseph Andras, on lui dit qu'il pouvait s'en aller, il savait qu'il n'en était rien, marcha à reculons, hurla "Vive le parti communiste algérien !" et tomba sous une rafale". Corollaire de l'épouvante, Fernand grince et gronde qu'il est grand temps d'agir.

Fernand, le "terroriste"

14 novembre 1956, jour ordinaire mais pas trop. Fernand, en habituel bleu de travail, le sac vide, s'impatiente encore quelques minutes avant que Jaqueline, femme de Djilali Guerroudj, apparaisse, au bord d'une Panhard bleue. Une pour chacun, deux bombes, bien enfouies dans deux boîtes à chaussures, espèrent leur exécution. Fernand glisse sa boîte dans son sac, tient en main son papier d'instructions - envoyé par Taleb Abderrahmane qui avait tout arrangé - et se dirige vers son lieu de travail, l'usine à gaz d'El Hamma.

À peine midi passé, le compte à rebours tente déjà d'anticiper les dix-sept heures trente. Fernand Iveton avait insisté que sa bombe, de faible puissance déjà, soit réglée pour exploser une fois les employés dehors. "Selon Jaqueline Guerroudj, qui lui avait remis la bombe, écrit l'Humanité, Iveton avait exigé qu'elle ne fasse aucune victime civile. Il voulait des "explosions témoignages" pour faire avancer la cause d'indépendance sans faire de victimes civiles".

Fernand se glisse alors dans les vestiaires déserts, y laisse son sac et ressort. À son grand étonnement, des policiers sont déjà là ! Le stratagème est voué à l'échec, l'opération avorte.

Arrêté sur dénonciation, il comparaît devant le tribunal permanent des forces armées d'Alger dix jours après, soit le 24 novembre 1956, la figure marquée par les coups. Accusé pour terrorisme, la peine capitale lui tombe dessus telle une lame de guillotine, pareille à celle qu'on lui avait promise.

La haine des "siens"

"Dynamiteur", "terroriste", "traître", "monstre", "tueur"... la presse coloniale l'affuble de tous les noms, n'étant pourtant auteur ni de dégâts, ni de victimes. Robert Lacoste, lui, ministre socialiste résidant à Alger alors, l'accuse même de vouloir "faire sauter Alger" ! Quand il fait son entrée au tribunal, le public le caillasse d'injures et crie à sa mort. Ses avocats sont aussi menacés.

Transféré, il passe le restant de ses jours à Serkadji (prison de Barberousse alors), échangeant des lettres avec Hélène, sa femme d'origine polonaise. Si, en dehors de sa cage, Fernand est traité de tous les noms, dans la pénombre de Serkadji le prisonnier n°6101 passe pour l'ami et le héros de tout le monde.

Dans la cellule n°1 de la première division de Serkadji, il côtoie Bakri et Chikhi, deux transférés qui, contrairement à lui, ne sont pas condamnés à mort.

Tandis que Fernand espère la ratification de sa grâce, l'opinion publique fulmine de plus en plus, notamment en France, et les médias leur emboîtent le pas. "Le terroriste Fernand Iveton", pouvait-on lire dans Le Monde. Les politiciens, font de même. "Le prestige de la France est en jeu", juge alors le Commissaire du gouvernement français. Fernand, faute de mieux, s'obstine et refuse de perdre espoir. De plus qu'il n'a causé ni dégâts, ni morts, il fait confiance à ses avocats, Smadja, Laînné et Nordmann. Ces derniers parviennent à décrocher, le 5 février 1957, un entretien avec le Président, René Coty, dont l'objet est la grâce de Fernand.

Fernand espère toujours. Dans l'un de ces cahiers, il griffonne une faucille et un marteau, et titre : "Cahier de Prisonnier n° 6101 - appartenant à Iveton Fernand, condamné à mort le 24-11-56, gracié le ...". La suite de la phrase, personne ne saura jamais quoi y mettre.

Même ces codétenus le rassurent cependant. Un jour, en discutant avec un Irakien, Mohamed Benhamadi Abdelaziz, venu pour combattre aux côtés du FLN, ce dernier lui atténue qu'ils vont lui laisser la vie sauve car il est un Français. Fernand s'alarme et lui rétorque sèchement : "non, je suis un Algérien". Et Chikhi, son camarade de cellule, y ajoute : "bien plus que toi, déjà, Aziz".

Trahison d'un "traître"

Le 11 février, soit moins d'une semaine de l'entretien des avocats avec le Président Coty, Fernand est tiré de son sommeil à l'aube. Inhabituel début de journée. Des gardiens exigent qu'il les suive.

Coty, Mitterrand et les autres l'ont privé de sa grâce. Il le sait maintenant. Quatre heures et demie du matin, Fernand, impassible, escorté par les gardiens, marche le long d'un couloir sombre d'un pas sûr. Des "Tahia El Djazaïr !" fusent de droite et de gauche en psalmodie. Des youyous, au plus loin, s'y ajoutent harmonieusement.

"Il s'est dirigé vers la guillotine comme s'il allait revenir", écrit alors Etienne Fajon, directeur-adjoint de l'Humanité. Au pied de son exécutoire, Fernand rencontre Mohamed Ouennouri et Ahmed Lakhnache, deux compatriotes, condamnés à mort pour le même jour.

À l'impatience du couperet, le greffier lui demande s'il a quelque chose à déclarer. Fernand se contente de lui répondre: "La vie d'un homme, la mienne, compte peu. Ce qui compte, c'est l'Algérie, son avenir. Et l'Algérie sera libre demain".

"Nous avons voulu sa mort et nous l'avons obtenue sans défaillance", écrit Jean-Paul Sartre sur son sujet dans Les Temps Modernes (Nous sommes tous des assassins). Dans un poème écrit après son exécution, Annie Steiner, alors jeune militante détenue dans le quartier des femmes de la prison même, déclamait : "Puis le coq a chanté/ Ce matin ils ont osé/ Ils ont osé vous assassiner. En nos corps fortifiés/ Que vive notre idéal/ Et vos sangs entremêlés/ Pour que demain, ils n'osent plus/ Ils n'osent plus, nous assassiner".

Fernand Iveton est le seul Algérien d'origine européenne à passer sous la lame d'une guillotine pendant la guerre d'Algérie.

Lâché par sa propre bombe, qui n'a pas fait le moindre bruit ; vendu par les "siens", les Européens, qui pleuraient sa mort tout au long de son incarcération ; délaissé par ses compatriotes, les Algériens, sombrant dans l'oubli même après 60 ans... Toute honte bue, son malheur ne s'arrête pas là. Ironie du sort : Iveton se trahit lui-même, son bourreau se nomme Fernand.

Retrouvez les articles de HuffPost Algérie sur notre page Facebook.

Pour suivre les dernières actualités en direct, cliquez ici.