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"Liberté, Dignité, Justice, Ordre"?

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JUSTICE
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"Liberté, Dignité, Justice, Ordre"?

La nouvelle constitution tunisienne avait pris le soin de changer l'ordre de la devise nationale afin de mettre en avant la Liberté et la Dignité, et pourtant la Justice et les forces de l'Ordre ont fini par les crucifier hier soir.

Le verdict est tombé dans la nuit du 18 octobre, Nessim et son amie connaîtront bien la prison ferme pour atteinte aux bonnes mœurs et atteinte à la pudeur. Comme tant d'autres.
Le constat à tirer de ce jugement est clair, même si l'on reconnaît à la Tunisie sa transition démocratique réussie, la marche vers l'État de Droit est encore bien longue.

Ben Ali et ses proches sont bien partis, mais les rouages de sa terrible machine continuent à détruire les vies et bafouer les droits les plus fondamentaux de la défense.

Cette affaire en est un exemple parlant: Déni de droit à un avocat ou à une communication avec la famille, signature sous la menace d'un procès verbal mensonger par un ressortissant étranger qui n'en comprend pas la langue, insultes et humiliations, présomption d'innocence bafouée ainsi qu'un nombre incalculable de vices de procédure.

Alors que l'unique raison de cette affaire étant que l'accusé a demandé à faire valoir ses droits après avoir été injustement humilié lors du contrôle de police.

Jusqu'à quand, dans la seule démocratie du monde arabe, la police continuera-t-elle de bafouer la dignité de sa jeunesse et de la priver de sa liberté?

Cette affaire est loin d'être un cas isolé, ce sont des milliers de jeunes qui font les frais -souvent dans l'anonymat le plus absolu - d'une police qui se permet tout et qui n'est jamais inquiétée lors de ses débordements. Malgré les 7 années de construction démocratique ce corps-clé de l'État semble toujours jouer avec les règles de l'ancien temps.

Qu'attendent nos responsables pour entendre l'appel de la société civile et rappeler à l'ordre nos forces de l'ordre et enfin les mettre dans l'air du temps en les responsabilisant face à leurs actes? Il est clair que le lourd travail des forces de l'ordre est essentiel et vital pour le pays - et je souhaite le rappeler ici -, mais comme dans chaque corps de métier, il faut le prévenir de ses dérives acquises durant la dictature et c'est en sanctionnant les débordements qu'ils ne seront plus.

Mais comment juger les dérives policières quand la justice forme un "couple incestueux" avec la Police?

Car ce qui est encore plus affligeant dans cette affaire, c'est qu'en dépit des vices de procédure, du non-respect des droits les plus fondamentaux de la défense et du caractère mensonger de la plainte, la Justice aura tranché par deux reprises dans le sens de la police et de l'indignité.

Ce corps de l'État censé représenter une certaine élite ne cesse de tomber dans l'obscurantisme total et ceci à deux reprises dans cette affaire, en cautionnant le non-respect de la dignité et des droits fondamentaux. Quelle honte.

Quelle honte d'agir de la sorte alors que tous les regards du monde sont braqués sur nous et sur la réussite de notre transition démocratique, afin d'en faire un exemple pour la région et un exemple de compatibilité entre nos cultures et la démocratie.

Quelle honte de nous faire porter ce masque hideux de l'obscurantisme alors que nous essayons tant bien que mal d'envoyer une image authentique du pays qui est le notre, un pays ouvert sur le monde et tolérant comme le démontre son histoire.

Ce qui est également affligeant dans cette affaire c'est de voir que les pétitions ont été adressées à l'ambassadeur de France au lieu d'être adressées à nos responsables, ce qui montre combien le peuple ne croit plus en l'action de nos responsables à ce sujet.

Qu'attendent donc nos responsables afin de réformer davantage ce corps de l'État, de purifier notre pays de ses lois rétrogrades héritées de l'ancien temps et cesser enfin de condamner deux personnes qui s'embrassent dans une voiture, un homme ne jeûnant pas ou un homme transportant de l'alcool pendant Ramadan sous couvert de cette maudite "atteinte à la pudeur et aux mœurs".

Notre pays à tellement de défis bien plus importants à relever, qu'ils soient économiques, politiques, sanitaires, éducatifs ou environnementaux et ceci ne pourra jamais se faire en continuant d'opprimer toute sa jeunesse, au moindre baiser, au moindre verre, au moindre plaisir.

Il est inacceptable et honteux que cela persiste, notre peuple mérite mieux que d'aller croupir dans les prisons, dans les fonds marins méditerranéens ou d'aller grossir les rangs des armées terroristes. Et avec ce scandaleux jugement de la honte, notre justice et notre police envoient, encore et comme toujours, un terrible signal d'oppression digne de nos années sombres.

En espérant que cette affaire pousse la société civile, la seule capable de bousculer les choses, à se faire entendre par ses responsables et de donner le coup fatal à cette machine de l'ancien régime et nous permettre enfin de faire vivre notre peuple libre et digne.

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