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JCC 2016 - Culture et politique: Un mariage contre-nature

Publication: Mis à jour:
JCC
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Non, ce papier ne traitera pas de chiffons (torchons et autres carpettes) qui ont, des jours durant, tenu en haleine les plus voyeuristes d'entres nous.

Non, ce papier se veut être un coup de gueule bien plus profond que la simple robe de Racha Ben Maâouia ou le décolleté de Salma Mahjoubi.

Ces Journées Cinématographiques de Carthage, dans leur cru 2016, ont été pour ainsi dire, une honte, non pas pour le cinéma tunisien qui, comme à son habitude, relève le niveau et place haut l'étendard du pays, mais pour l'image d'un pays qui veut "redorer son blason" à l'international.

Politique et Culture: Mariage "contre-nature"

Commençons par la fin.

Le directeur de ces JCC 2016, Brahim Letaief, dans un geste plein de spontanéité qui nous rappelle, en ce 7 novembre, les heures les plus mauves de notre histoire, a décidé de remettre le "Tanit d'or" au président de la République Béji Caid Essebsi à l'occasion du 50eme anniversaire des JCC en affirmant fièrement: "c'est la première fois que le cinéma rend hommage à un président de la République".

Ce dernier, le lui a d'ailleurs bien rendu, offrant à Brahim Letaief les insignes d'Officier de l'Ordre National du Mérite. Champion mon frère!

Non sérieusement, que vient faire le président de la République dans cet événement qui se veut la vitrine culturelle du pays? A quoi bon lui remettre un "Tanit d'or"?

A moins que Brahim Letaief joue la subtilité et l'ironie faisant de Béji Caid Essebsi le meilleur acteur de ces 50 dernières années? J'en doute.

Qu'a fait le président de la République depuis son accession au pouvoir, lui et son parti, pour la Culture en Tunisie? Laissez-moi réfléchir...Rien!

Ah si, les ministres Nidaaistes ont inauguré un café -même pas culturel au passage et, en prime, d'un dirigeant du parti- au Lac de Tunis.

Depuis 2014, pas même un projet de loi n'a été déposé pour régulariser la situation des artistes en Tunisie. Pire encore, le syndicat créé par Mokdad Sehili, fait pour sa part la pluie et le beau temps, empêchant certains chanteurs de se produire sur scène sans "carte professionnelle", qu'il faut comprendre par "carte d'adhérent" au syndicat.

Quant au cinéma en Tunisie, si ce n'est la nouvelle vague qui arrache ses droits et se débrouille comme elle peut pour trouver un financement -qui pour la plupart d'ailleurs le trouvent chez les privés ou à l'étranger- rien n'est fait.

Même au niveau des documentaires sur l'incroyable transition démocratique que nous vantent à tout bout de champ nos hommes politiques, aucun devoir de mémoire n'a été fait. Nous trouvons volontiers des documentaires américains, italiens, français et même qataris sur la transition démocratique tunisienne, mais l'État tunisien, lui, préfère somnoler, laissant nos jeunes cinéastes et documentaristes, peiner à trouver des moyens pour faire un travail que l'État lui-même aurait dû financer sans contreparties.

Et quand bien même certains de nos talents s'y lancent, ceux-ci se retrouvent dans les salles obscures ou les télévisions étrangères, et rarement dans nos cinémas ou sur les chaînes de notre service public.

Doit-on rappeler les promesses électorales de Béji Caid Essebsi et de son parti? Petit florilège:

-Ouverture de 100 salles de cinémas en 5 ans

-Des parcs et des centres de loisirs intégrés (cinémas, théâtres, centres culturels, centres sportifs) de 50 à 100 hectares seront construits dans tous les chefs-lieux de gouvernorat ; et des parcs de 20 à 50 hectares seront également aménagés dans les chefs-lieux de délégations.

Pour rappel, le budget du ministère de la Culture plafonne dans la loi de Finances 2017 à 257.650 Millions de Dinars, soit près de moitié moins que le ministère du Développement et de la coopération internationale, que le ministère de la Justice ou encore du ministère de la Jeunesse et des Sports.

Revenons à la cérémonie d'ouverture maintenant.

Qui a fait le discours d'ouverture?

Pas de dinosaures du cinéma tunisien à l'instar de Raouf Ben Amor, Raja Farhat, Moncef Dhouib Hichem Rostom ou encore Kamel Touati.

Ni de ceux dont le talent revigore la scène cinématographique tunisienne à l'instar de Néjib Belkadhi, de Majdi Smiri, de Ala eddine Slim, ou encore de Dorra Bouchoucha.

Eh bien, figurez-vous, que dans un mélange aussi improbable qu'irréaliste, c'est le chef du gouvernement Youssef Chahed qui a ouvert la 50eme édition des Journées cinématographiques de Carthage.

Mélange de genre pour le moins étonnant, surtout lorsque l'on connait les ombres parfois malveillantes du politique sur la scène culturelle tunisienne, qui même si elle tend à se déliter, reste néanmoins présente.

Je n'ai rien ni contre Brahim Letaief, ni contre Béji Caid Essebsi, ni contre Youssef Chahed, cependant, pour un cinéaste averti de la trempe de Brahim Letaief, les erreurs de castings ont été nombreuses lors de cette édition.

Quand on sait que l'image du pays est écornée à l'international, mieux vaut éviter les "mariages" contre-nature: Politique et Culture n'ont jamais fait bon ménage.

Des couacs en série

Quand on veut organiser un grand événement, comme un 50eme anniversaire, mieux vaut ne pas s'éparpiller.

Axer sur l'organisation et le cinéma avant tout, auraient dû être les maîtres-mots.

Mais non, à force de s'occuper de faire de la politique, le volet culturel en a pâti, et c'est la Tunisie qui fait les choux gras de la presse internationale: "En larmes, Bahia Rachedi dénonce une "humiliation" de la participation algérienne aux Journées cinématographiques de Carthage" titre le HuffPost Algérie, "Première sortie mondiale du film Thom de Tahirou Tassere Ouédraogo: Un fiasco international aux Jcc" titre le "Quotidien" sénégalais, sans compter les bad buzz sur les réseaux sociaux à l'instar de ce Tweet du Tanit de Bronze 2000 qui selon lui n'a toujours pas reçu la somme qui lui est due.

Si ici en Tunisie, l'on s'accommode de cette "médiocratie", et que l'on a appris à supporter les changements de salles, d'horaires de diffusions, de programmations... à l'étranger, l'on peine à croire au sérieux d'un pays incapable d'organiser correctement une fête du cinéma.

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