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Hassan Al-Banna "comme personne ne le connaît"

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Dans ce portrait d'un petit instituteur rural qui a fait des Frères musulmans un "Etat dans l'Etat", Helmi Al-Nemnem décrit un parcours qui a été un glissement continu de la prédication vers l'action politico-militaire. Un glissement qu'al-Banna aurait regretté peu avant son assassinat, le 2 février 1949.

Contrairement à ce que laisse supposer son titre, "Hassan Al-Banna alladhi la yaârifouhou ahad" (Hassan Al-Banna comme personne ne le connaît) de Helmi Al-Nemnem exploite peu de documents inédits. Il est plutôt une "nouvelle lecture" de sources depuis longtemps disponibles, examinées, souligne son auteur, loin de la "figure mythique (de cet homme), forgée par ses adeptes, d'un côté, et par ses adversaires et ennemis, de l'autre" (p.9).

Ces sources comprennent notamment les mémoires du fondateur des Frères musulmans et de quelques-uns de ses compagnons, ainsi que des pièces de la littérature politique égyptienne des années 1930 et 1940. Chaque chapitre de l'ouvrage - et c'est là, peut-être, que se situe son aspect polémique - est consacré à une des controverses que suscite encore le parcours de Hassan Al-Banna, 64 ans après son assassinat, le 2 février 1949: la place de l'excommunication (al takfir) dans sa pensée, sa responsabilité dans les attentats d'Al- Tanzim Al-Khass, bras armé de la confrérie, le rôle de celle-ci dans la première Guerre israélo-arabe (1948), ses rapports aux acteurs politiques égyptiens (Palais royal, etc.) ainsi qu'à des Etats comme l'Arabie saoudite et les Etats-Unis, la filiation - ou l'absence de filiation - entre son idéologie et l'idéologie de la Renaissance arabo-musulmane...

Des sources étudiées par Helmi Al-Nemnem se dégage la figure d'un prédicateur à la culture théologique sommaire mais habile organisateur et politicien peu soucieux de la cohérence et de la constance de ses positions. Car autant l'organisation des Frères musulmans était quasi-militaire, autant leur conduite politique était versatile: leur littérature des années 1930 et 1940 - dont des extraits sont publiés en annexes - montre que leur indéfectible loyauté n'allait qu'à la monarchie, qu'ils encensaient dans leurs écrits et dont ils répercutaient l'hostilité au pluralisme politique, perçu par eux comme étant religieusement hétérodoxe.

Rien dans la pensée de Hassan Al-Banna, assure l'auteur, ne permet de la rattacher à la Renaissance arabe et musulmane. Cette pensée, écrit-il, est plus inspirée par le rigorisme wahhabite, né en Arabie au 18ème siècle, que par l'anti-despotisme et l'anticolonialisme d'un Jamal Al-Din Al-Afghani. Ce qui l'éloigne de l'héritage contestataire de ce réformateur, explique-t-il, n'est pas uniquement qu'elle s'accommodait de l'idée monarchique. C'est aussi que l'opposition à la colonisation n'y tenait pas une place suffisamment grande pour empêcher les Frères musulmans d'entretenir des rapports, reconnus dans les mémoires de leurs dirigeants (Mahmoud Assaf), avec les services de renseignements américains, sous couvert de lutte commune contre l'infiltration communiste.

L'accent est mis, dans le livre, sur le fait que Hassan Al-Banna a été aussi bien le créateur que le chef hiérarchique d'Al-Tanzim Al-Khass, dont il a conçu les règles de fonctionnement et délimité le champ d'action. De ce point de vue, affirme l'auteur, sa responsabilité est entière dans les attentats perpétrés par cette organisation, dont deux qui ont coûté la vie aux chefs du gouvernement Ahmed Maher et Mahmoud Fahmi Al- Noqrachi. Sa célèbre exclamation pour se laver les mains de la mort de ce dernier (« Ceux qui l'ont tué ne sont ni des Frères ni des musulmans ») n'aurait été qu'une concession verbale destinée à empêcher la dissolution de la confrérie.

Peut-on, cependant, écarter l'hypothèse d'une autonomisation progressive d'Al-Tanzim Al-Khass qui aurait fini par échapper peu ou prou à son concepteur ? Cela n'aurait pas été la première fois dans l'histoire que le bras armé d'un parti acquière une autonomie qui érode l'autorité de ses responsables politiques. Cette hypothèse plausible n'est pas examinée par l'auteur. Son souci semble avoir été d'établir l'implication « pénale », pour ainsi dire, de Hassan Al-Banna dans chaque action violente commise par ses partisans. Pourtant, il rapporte lui-même des faits qui montrent que l'ascendant du « Guide général » sur ses compagnons n'était pas toujours absolu. Certains l'ont accusé publiquement de malversations financières (pages 71 à 75) et l'un d'eux, Abderrahmane Al-Sandi, son adjoint militaire en quelque sorte, l'a « bousculé » lorsqu'il a nié lui avoir commandité la liquidation du magistrat Ahmad Al-Khazindar (page 205).

L'ouvrage n'aborde pas assez - comme il le fait pour Hassan Al-Banna - les origines sociales des premiers militants et cadres des Frères musulmans. Or, ces origines éclairent l'idéologie de la confrérie comme l'étendue de son champ de recrutement dans les années 1930 et 1940. C'est bien la peur de larges couches rurales des retombées de la modernisation socio-économique et de son corollaire, la sécularisation, qui a permis à une petite association pro-wahhabite de devenir un acteur politique majeur, avec sa radio, sa milice et ses services de renseignements.

Sentant peut-être approcher sa fin, Hassan Al-Banna aurait déclaré fin 1948 qu'il était disposé à éloigner la confrérie de la vie politique et aurait regretté de l'avoir dotée d'une branche militaire. A supposer que ces propos soient véridiques - et qu'ils ne fussent pas une manœuvre pour conjurer la répression -, l'homme qui les a prononcés n'était déjà plus l'unique maître de son œuvre. Réels ou fictifs, ces regrets n'empêcheront pas l'histoire de l'islamisme d'être, après sa disparition, une succession de « Tanzim Khass » dont il est, sans conteste, le père spirituel objectif.

Cet article a été publié le 9 octobre 2013 sur Al Ahram Hebdo

Hassan Al Banna alladhi la Yaârifouhou ahad (Hassan Al Banna comme personne ne le connaît), Le Caire, Madbouli, 2013, 259 pages.

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