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Tunisie - La mort du lionceau: Simple incompétence...ou cruauté pure?

Publication: Mis à jour:
TUNISIA ZOO
FETHI BELAID/AFP/Getty Images
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"La vérité, comme la lumière, aveugle. Le mensonge au contraire est un beau crépuscule qui met chaque objet en valeur!" nous dit Albert Camus.

Monsieur le Directeur du parc zoologique du Belvédère, c'est avec un profond dégoût que je vous adresse cette lettre ouverte! En effet, ce qui aurait dû être un heureux événement dans l'histoire du pays, compte tenu des circonstances actuelles en ce qui concerne la reproduction des animaux sauvages en captivité, a finalement viré à la tragédie, sous les regards des membres du personnel du Belvédère... Ces regards sont-ils empreints d'indifférence? De cruauté? N'est-ce là qu'une preuve de plus de l'incompétence de l'administration Tunisienne (car, rappelons-le, le parc du Belvédère est une institution étatique)? Nous sommes en droit de nous poser des questions. Vu l'impunité qui règne dans notre pays, ces responsables ne répondront probablement devant aucune justice.

Notons que selon votre intervention sur la chaîne de radio Shems FM, le 25 septembre 2017 à 09h30, quant aux causes de la mort du lionceau, vous avez dis: "Sa mère n'a montré aucun signe d'affection envers son petit".

Voici deux exemples de ce que les Zoos qui se respectent font en préparation pour accueillir des nouveaux nés:

1) Le parc animalier de Siegean qui a accueilli 4 nouveaux guépards en 2016, explique que: "Pour s'assurer que la mise-bas se déroule correctement, les soigneurs avaient isolé la future mère et ses bébés, dans un parc non-visible du public, doté d'une caméra pour la surveiller...".

2) Pour la femelle panda Huan Huan du zoo de Beauval attendant des jumeaux, une "couveuse est installée, deux aides-soignantes sont sur place depuis le début de la semaine". "Tout le monde se concentre" précise la Directrice de communication du zoo Madame Delphine Delort, car la femelle panda qui abandonne automatiquement un des nourrissons, lorsqu'elle met bas de jumeaux, doit être aidée afin que le second bébé soit sauvé. Toutes les deux heures, un des bébés est confié à la mère car: "L'enjeu est que les deux bébés puissent avoir accès tous deux, dès les premières heures, au premier lait de la mère, le colostrum".

Il est important de rappeler, à cet égard, les normes internationales relatives au respect de la sensibilité des animaux à la souffrance, en commençant par celles qui ont été ratifiées par la Tunisie.

  • La Convention de Rio de 1992, ratifiée par la Tunisie en 1993, sur la diversité biologique qui reconnaît l'importance de la diversité biologique et notre devoir en tant que Nation de la protéger.
  • La Convention de Washington, ratifiée par la Tunisie en 1974, qui reconnaît l'obligation pour chaque État d'être le meilleur protecteur de sa faune et flore sauvages.

À titre d'exemple, même si celui-ci ne concerne pas directement la Tunisie, on mentionnera également la Directive Européenne 1999/22/CE, relative à la détention d'animaux sauvages dans un environnement zoologique qui prévoit l'obligation de l'octroi, aux États-membres, de mesures d'inspection des jardins zoologiques et qu'une des différentes exigences applicables soit "la détention des animaux dans des conditions visant à satisfaire les besoins biologiques et de conservation des différentes espèces, en prévoyant, notamment, un enrichissement des enclos en fonction de chaque espèce et le maintien de conditions d'élevage de haut niveau, assorti d'un programme étendu de soins vétérinaires prophylactiques et curatifs et de nutrition".

L'obligation première de l'existence d'un parc zoologique au XXIème siècle est la préservation ex situ des espèces animales (en dehors du milieu naturel), sur le moyen terme, et la préservation in situ (en milieu naturel), sur le long terme, à travers des projets de réinsertion de certaines espèces animales dans leur habitat naturel.

Les zoos permettent en théorie de sauvegarder des espèces animales précieuses alors qu'en pratique, nous voyons bien que celui dont vous êtes le Directeur, est en train de détruire certaines espèces à feu doux ou dans le cas du lionceau, quelques jours après la naissance. Permettez-moi de rappeler aux vétérinaires dudit zoo leur serment: "Au nom de Dieu Clément et Miséricordieux, je jure d'être fidèle [...] à la moralité, à l'éthique [...], de respecter la vie des animaux, de jouer un rôle primordial dans la protection de leur santé et de leur bien-être".

La mission d'un zoo consiste à offrir aux animaux sauvages détenus par l'Homme (et non "locataires du zoo", comme le dit l'admin de la page Facebook de la Municipalité de la ville de Tunis), un environnement adapté qui respecte leur bien-être. Rappelons que selon l'Organisation Internationale de la Santé Animale, le bien-être "désigne la manière dont un animal évolue dans les conditions qui l'entourent". En 1965, cinq conditions fondamentales, internationalement reconnues et définies scientifiquement, décrivent les conditions permettant à l'Homme de détenir des animaux:

  1. L'absence de faim, de soif et de malnutrition;
  2. L'absence de peur et de détresse;
  3. L'absence de stress physique et thermique;
  4. L'absence de douleur, de lésion et de maladie;
  5. La possibilité pour l'animal d'exprimer des comportements normaux relatifs à son espèce.

De plus, la mission d'un zoo est aussi la sensibilisation et l'éducation. Cela ne se traduit pas par le fait de ramener des écoliers et de leur montrer des animaux squelettiques, emprisonnés dans de petites cages, avec souvent des troubles du comportement (encore une fois, seul l'avis d'un éthologue pourra nous confirmer le contraire et non de vaines paroles dites dans une radio) suffisent à dire que vous respectiez cette mission. C'est au contraire anti-pédagogique et contre-productif (la preuve: la fameuse vidéo des enfants sur un rhinocéros publiée en 2016).

Sensibiliser les générations futures dans un zoo incite ceux-ci à la réflexion et à la compréhension de la vie animale afin de vouloir le protéger et savoir que l'animal qu'il voit est un habitant de la terre.

Il est important que les responsables du Zoo puissent démontrer que toutes ces conditions sont respectées, grâce à des rapports provenant non seulement de médecins vétérinaires agréés, mais aussi de biologistes et d'éthologues. À défaut, personne ne peut prétendre affirmer que les animaux vont bien et que c'est normal qu'ils tombent malades ou meurent sans produire un rapport scientifique concret car seule la preuve écrite et l'avis d'experts, impartiaux bien sûr, comptent.

Monsieur le Directeur, la responsabilité d'un zoo est d'offrir aux animaux un espace artificiel où ils peuvent exprimer leurs comportements naturels. Dans des espaces confinés comme les cages que l'on trouve dans le Belvédère, les animaux deviennent des morts-vivants! Les allers-retours du lion, le balancement inlassable de la tête de l'ours, bagarres et violence dues à l'entassement, et bien d'autres problèmes sérieux encore, sont la preuve d'une grande souffrance chronique!

Chapouthier disait que: "Quand on va au zoo, on croit généralement aller voir des bêtes à l'état naturel. En réalité, on contemple là des fous!"

L'indifférence et l'inaction de vos responsables ne font que confirmer ces paroles et devraient vous inciter, Monsieur le Directeur, à céder la prise en charge des animaux du Belvédère à des organisations internationales compétentes, afin qu'ils finissent leurs jours dignement, dans des espaces où "l'on respecte leurs vies, leurs droits naturels et leurs droits à un entretien et à des soins attentifs", selon la Déclaration Universelle des Droits de l'Animal.

Le Belvédère a besoin d'une prise en charge par une personne compétente, passionnée par la nature et l'environnement qui pourra protéger et conserver, au mieux, ce que l'on surnomme, encore aujourd'hui "le poumon de Tunis".

À mes lecteurs, je dirai comme Jeremy Bentham: "La question n'est pas: peuvent-ils raisonner? Ni peuvent-ils parler? Mais: peuvent-ils souffrir?".

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