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14 Janvier 2011 - Rétrospective

Publication: Mis à jour:
TUNISIA REVOLUTION
Christopher Furlong via Getty Images
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7 ans plus tôt, elle se tient dans le salon, le visage entre les mains. C'est sur, papa et maman vont mourir aujourd'hui. Si seulement Maman n'était pas casse-gueule. Si seulement elle arrêtait de croire qu'elle était vraiment de Sidi Bouzid.

En m'en rappelant, j'ai un goût amer, et entêtant qui s'installe en moi. A t'on perdu notre fougue? Où sont passés les espoirs d'une nation? Quand est ce que les voisins ont décidé de se séparer après les comités de quartier, pour à nouveau se détester?

Le 14 janvier est maintenant un symbole. Alors il peut être mythifié, détourné, embelli ou détruit. Que chacun se l'approprie, il nous appartient à tous; que tu aies passé deux semaines au sit-in de La Kasbah, ou que tu sois rentré chez toi après le premier jet de lacrymo , "كنت حاضر". Tu as hurlé "Dégage!" a plein poumons, ou tu as pleuré Ben Ali, au final , c'est pareil. Nous l'avons tous compris récemment: La réconciliation est à offrir au plus preneur.

Mais, toi, moi et eux, nous aimons recréer cette date, chaque année. Notons pourtant que nos mémoires sont défaillantes, qu'elles se complaisent dans la fiction.

Tu diras que Ben Ali te manque, que la sécurité t'apportait un certain confort. Aujourd'hui, tu as peur de sortir dans la rue, parée de doré, apprêtée comme autrefois. De ta tour d'ivoire, tu n'aimes considérer que tes semblables, selon des critères sociaux divers. Tu ne veux pas d'Ennahdha au pouvoir. Et encore moins de communistes, à la barbe hirsute, parce qu'au moins, les islamistes au sourire flamboyant -fourbe- sont propres sur eux, avec leur dentition alignée. Toi, tu aimes ta zone de confort, tu la chérie. Tu la protèges comme ton fils.

Il dira qu'il est plus heureux comme ça. Que c'est un homme libre, qu'il écrit, discute, qu'il s'énerve lors des débats diffusés a la télé. Que maintenant il peut insulter tout le monde librement , parce qu'il adore cultiver ce sport national. Tu le traiteras d'imbécile ou de "jabri", je dirai qu'il est entier. Il s'imagine déjà philosophe et se décrit comme libre penseur sur Facebook.

Elle parlera de ses enfants. De son pauvre fils qui souffre à l'étranger. Ce qu'elle ne sait pas, c'est qu'il vit très bien loin d'elle, qu'il a même oublié le 14 Janvier à cause de sa gueule de bois. Et puis, qu'est ce qui l'attends à Tunis? Plus rien, c'est sur.

Elle parlera de la dévaluation de la monnaie en recrachant le discours de son mari, un magnat de l'immobilier. Elle aimera se sentir savante, mais ce qu'elle ne sait pas, c'est qu'elle aussi, fait partie de جماعت ,0,00000. Je lui dirai de nuancer son discours, elle me regardera interloquée "شتقسد nuancer"? 

Je contemple tout ça d'un œil étrange. D'un point de vue externe, de ce coté immigré qui se cristallise, petit à petit, entre chaque aller-retour à la maison. Je ne sais plus ce que veut dire le 14 Janvier, je sais juste que ce jour là en sortant sur le balcon, entre les hélicoptères, toute ma famille sur l'avenue, et les cris de ma nounou, j'ai gouté à quelque chose de nouveau. La peur de ne plus avoir peur. Mais je n'avais que 11 ans, alors je n'étais peut être qu'une demi-conscience, un noyau citoyen en formation, un embryon patriote.

Ce que j'en retiens, c'est qu'on ne peut pas en faire un événement totalement romancé. Où l'on y chantera la gloire d'un peuple, parce qu'on se doit parfois de rendre hommage à ceux qui l'ont provoqué. Mais c'est ce clair-obscur qui en fait tout son paradoxe. J'y vois aussi les regards brillants, j'y vois La Régente de Carthage sortie du placard, j'y vois l'oncle qui se moque de moi en me disant qu'on va devoir rationner nos assiettes. J'y vois ma petite personne se complaire dans un polar revisité.

Je contemple tout ça avec un sourire fier-moqueur. En me disant qu'en 7 ans, une partie de la population, une majorité qui reste dans l'ombre n'y a pas trouvé son compte. La même majorité qui regroupe la famille de Bouazizi, et de tous ces sauveurs qui n'ont pas gouté à la première victoire. Je me dis qu'il serait peut être temps de commencer par leur rendre ce qui leur appartient: des nuits passées la boule au ventre, des pluies sur la Kasbah, des matraques au réveil. De remplacer leur cauchemars éveillés en quelque réalités moins brusques.

Je me dis aussi qu'il serait intéressant qu'elle commence à tendre la main à son semblable -le vrai semblable-.

Pourtant, Tunis, tu brilles. Et pas seulement le grand Tunis d'ailleurs. Parce que tu projettes tout ce qui est a refaire, je me réjouis de tes futurs incertains. J'aime reposer le pied sur ma terre natale et me dire qu'après tout, il ne peut y rester que des opportunités. À saisir, à décrier, à créer, quelques fois à rater. On dit qu'elle enfantera d'autres tunisiens qui nous surprendront: des patriotes, des nationalistes, des extrémistes, des "libres penseurs". Pourvu qu'ils se sentent tunisiens. Pourvu qu'on donne tous un certain sens, même pluriel à cette date.

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