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Pourquoi les professeurs d'histoire-géographie doivent arrêter de sous-estimer leur impact sur la vie des élèves

Publication: Mis à jour:
CLASSROOM TUNISIA
FETHI BELAID/AFP/Getty Images
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Je n'ai pu m'empêcher de remarquer la nouvelle tendance.

Celle où on n'arrête pas de clamer haut et fort qu'il faut opérer des réformes dans le programme scolaire en Tunisie, changer les manuels scolaires, faire de l'anglais la deuxième langue officielle et j'en passe. Comme si c'était l'unique raison des failles dont souffre le système éducatif en Tunisie.

Un tel raisonnement, pour sensé qu'il paraisse, est en réalité mauvais et ne relève que d'une passivité hors norme.

En effet, cette tendance à mettre tout sur le dos des autres (dans ce cas le ministère), diaboliser les hauts responsables (encore le ministère) fait partie intégrante de notre quotidien, notre nature même qui a tendance à se victimiser.

Si j'ai appris quelque chose durant ces 18 ans (et quelques) d'existence c'est que je me dois d'opérer un changement là où j'en suis capable, là où je suis à même de produire un impact, pour minime qu'il puisse paraître. Entre autre; agir.

Je ne nie aucunement la responsabilité que tient le ministère de l'Éducation dans ce chaos, peut être en est-il la source majeure mais je ne crois pas une seconde à ce qu'il soit l'unique acteur.

Soyons clair, je me réjouis par cet intérêt que nous portons envers l'éducation et la prise de conscience qu'un changement est plus que jamais requis. Néanmoins, les mots étant justes, l'action n'a pas suivi. Par action je ne veux point dire manifestations à l'avenue Habib Bourguiba ni grèves de la faim, ni même suspension des cours.

Ce dont je vous parle ici consiste en une révolution au sein même de nos salles de classe, notre façon de concevoir un cours et de l'enseigner aux élèves. Entre autre, la pédagogie.

Vous me direz que ça n'a rien à voir, que la pédagogie est une aptitude essentielle et qui est corollairement présente chez tous les enseignants. Et pourtant, ce n'est pas le cas. Surtout dans le cadre de l'enseignement des sciences humaines, l'histoire-géographie spécifiquement.

En l'occurrence, comment pouvons-nous expliquer qu'un jeune bachelier, après 5 ans (ou même plus) de cours d'histoire-géographie ne connaisse rien de l'histoire de son pays, qui va pourtant bien au-delà de la révolution?

Comment pouvons-nous expliquer qu'un jeune et je souligne brillant bachelier aujourd'hui, ne saurait apporter une réponse à la plus basique des questions de géographie? (Je parle spécifiquement des élèves issus des filières scientifiques, même si ceux émergeant de la filière économique ne sont pas nécessairement une exception).

En effet, tout porte à croire que c'est le programme qui est révolu.

Dans une certaine mesure, certes, mais je le répète; je ne crois pas que ça soit le seul bâton dans la roue.

Tout d'abord, je pense que les professeurs devront prendre le taureau par les cornes et faire face à ce problème frontalement.

Une remise en question est tout ce que je viens là vous demander.

Je ne suis pas en train de vous dicter "comment faire votre travail", phrase répétée par tous les professeurs à qui j'ai (gentiment) proposé à la fin de l'heure de revoir la façon dont le cours est émis.

En effet, il s'agirait là d'une simple "mise à jour" qui est aujourd'hui plus que jamais essentielle.

Tout le monde en fait, tout le monde devrait en faire, même les applications de téléphone les plus performantes en font, souvent tous les jours même.

Par cet écrit, je vais m'adresser particulièrement aux professeurs d'histoire-géographie de collèges et de lycées.

Je pense que vous détenez un pouvoir énorme.

Cependant, moi qui malgré mon fort intérêt pour ces deux disciplines, moi qui ai incessamment tenté de garder les yeux grands ouverts pendant vos cours, pourtant de 2 heures seulement par semaine, ça me laisse un goût amer de le confesser, mais mon dieu que ces 2 heures étaient fatigantes!

Fatigantes dans le sens où elles étaient ennuyantes... à en mourir.

Je ne cherche pas par cet article à rejoindre la rhétorique dominante. Soit celle qui présente ces matières aujourd'hui au sein du système éducatif tunisien comme une réelle perte de temps, des heures qu'on classe dans la même catégorie des "heures creuses". Entre autre, des heures où on est plus prompt à rester à la cafét' du collège/lycée ou dans le pire des scénarios y assister quand même mais seulement par contrainte et peur de ne pas obtenir un billet d'entrée pour le prochain cours de math ou de physique.

Impossible en effet de rater ces matières si colossales et qui formeront bien évidemment l'élite du pays.Ceci a de quoi mettre la puce à l'oreille.

Pour peu qu'on y songe, ces sciences humaines sont de véritables piliers dans le développement de la personnalité des élèves, de leur culture générale et même de leur identité.

Elles contribuent d'ores et déjà à forger un esprit critique et une compréhension accrue des débats actuels. En effet attentive aux tressaillements de l'actualité, je me demande souvent: Comment pourrait un jeune, sans aucun repère historique ni la moindre référence géographique, comprendre ce qui se passe aujourd'hui sur la scène internationale, nationale même?

Sur quelle base s'accouderait-il pour essayer de déchiffrer, décoder l'actualité et surtout ne pas se laisser séduire par un discours qu'on risque de nous inculquer dans les médias ou peut-être même qui pourrait induire certains à rejoindre des groupes extrémistes et adhérer à des thèses complotistes?

Sur ce, il est temps de démythifier les légendes au sujet de ces 2 matières.

Comment? En altérant la manière dont l'information est transmise.

C'est avec beaucoup de respect et autant d'humilité que je propose ici 3 manières qui, non seulement, vous permettraient de capturer davantage l'intérêt de vos élèves mais qui vous faciliteraient aussi la vie. (Je suis bien consciente que vous n'aimez pas passer vos heures de cours à "faire le policier").

1. Changer le système de notation:

Le système de notation adopté est une catastrophe.

En effet, générateur de jeunes larbins qui ne font qu'assister aux cours tout en ayant l'esprit ailleurs, et encore.

Compte tenu du fait que vous n'avez pas libre cours quant à la notation des devoirs écrits, je reste toujours fidèle au concept qu'on ne peut/doit agir qu'avec les moyens dont nous disposons.

De ce fait, je vous propose de manier quelque chose qui vous est accessible. Oui on pense à la même chose: la note d'orale!

Oh là là la note d'orale, cette "arme" dont vous aimez tant faire usage dans le but de faire régner l'ordre et la discipline en classe mais qui au final, avouons-le, n'est appréhendée que par ceux qui colonisent les premières tables, autrement dit, ceux qui sont "de votre côté".

Ainsi, nous l'avons bien compris, c'est un combat perdu d'avance. Il faudrait donc changer de stratégie. Facile à dire mais comment pouvez-vous exactement le faire?

Gardons en tête que le but est ici de susciter davantage l'intérêt des élèves envers les 2 matières les plus négligées de toutes les heures de cours.

Ce que je propose est simple: la note d'orale devrait être utilisée pour évaluer les connaissances acquises par les élèves et non leur présence en cours.

Peut-être devrait-elle être accordée pour un travail maison demandé au préalable, pour une présentation générale devant toute la classe, pour un débat...

Bref, peu importe ce que vous choisissez comme sujet d'évaluation, ce que vous devez garder en tête, c'est la participation des élèves dans l'édification du cours.

Offrez-leurs la liberté de s'exprimer, d'émettre leurs opinions, de débattre sur tel ou tel sujet.

2. Diversifier les ressources:

Vient ensuite le problème des manuels scolaires, en effet jugés trop statiques ou trop révolus.

Nous serons encore tentés à cet égard de rejeter la faute sur le dos du ministère.

Accusation qui n'est pas erronée mais qui se veut être stérile et ne sert donc l'intérêt de personne.

Les manuels scolaires déplaisent? Changeons-les!

Je ne veux pas dire littéralement les changer, mais ce ne sont qu'un moyen employé au but d'une fin. On est bien d'accord qu'ils ne constituent pas une fin en eux-mêmes donc pourquoi cet attachement insensé?

Leur but se résume bien entendu au simple fait de fournir des accoudoirs du cours en forme de textes, images, articles...

A la lumière de cette constatation, cherchons un autre moyen pour aboutir à cette même fin. Un moyen plus fertile.

Ce que je vous propose, c'est qu'au lieu de stagner avec ces manuels scolaires qui ne contiennent que des textes faisant office de cours et de vous contenter de les lire à haute voix pendant la moitié du "cours", chose qui probablement ne coïncide avec les intérêts d'aucun élève, ni d'aucun professeur d'ailleurs, diversifions les ressources!

On pourrait par exemple proposer de regarder des documentaires que nous savons tous, sont facilement trouvables et utilisables sur Internet. Peut-être même des vidéos, vulgarisant l'information, la rendant ainsi plus accessible. Ou encore des articles d'actualité, des journaux... ce qui permettra à l'élève de voir plus clair l'importance de ces disciplines dans la vie de tous les jours, de s'apercevoir que ce n'est pas qu'une affaire d'histoire datant de 1000 ans, ni d'indicateurs économiques ambigus et vides de sens.

On pourrait m'objecter que ces ressources sont généralement proposées en français ou en anglais, ma réponse est simple: Depuis quand nous, tunisiens sommes monolingues?

Cet argument est donc futile et je le classe parmi ceux qui défendent le manque d'action qui règne aujourd'hui.

Une autre excuse à laquelle je m'attends est bien évidemment le manque de moyens au sein des établissements scolaires; "on ne pourra pas avoir de projecteurs, pas tous les élèves disposent des moyens nécessaires pour accéder à ce genre de ressources" et j'en passe.

Je répète, ces "arguments" ne défendent à mes yeux qu'une certaine zone de confort dans laquelle on aime bien se réfugier et fuir notre capacité de générer un changement.

3. Pour l'amour de Dieu, assez avec la dictée!

"Monsieur pouvez-vous ralentir svp? ", "Madame pouvez-vous répéter la dernière phrase svp?", "Mohamed c'était quoi l'avant dernier mot de la troisième phrase du deuxième paragraphe du grand 4?".

Au moment où Mohamed est parti vérifier ce qu'était ce fameux mot, il aura déjà raté le cheminement de la sacrée dictée du professeur et le scénario est bien évidemment cyclique.

Ceci a été mon quotidien et est le quotidien de chaque élève choisissant d'assister aux cours d'histoire-géographie.

Inutile en effet de préciser qu'il n'en sort avec rien d'historique ni de géographique dans sa tête.

Ici, encore, le problème réside dans la façon dont l'information est transmise.

Non, je le répète toujours et je continuerai à le répéter, ces matières n'ont pas à rimer avec ennui.

Cette tendance à dicter le cours ne fait que détruire l'esprit d'initiative d'un élève.

Quel but en effet si ce dernier ne jouit pas de la liberté à édifier son propre cours avec ses propres termes, ses propres formules, astuces...?

Excusez-moi mais votre dictée n'est bénéfique en rien pour vos élèves, laissez-leurs libre arbitre dans la rédaction de leurs cours pourvu qu'ils en sortent enrichis à la fin de l'heure.

Voilà, je pense qu'en adoptant sérieusement ces 3 "astuces" nous pouvons réellement changer la manière donc ces matières sont perçues par les élèves.

Par ces petites "mises à jour", vous pourrez révolutionner vos heures de cours.

Il est grand temps que les professeurs mettent l'accent sur les résultats et non la présence.

Est-il exagéré d'espérer que vous prenez la mesure du rôle constructif que vous détenez pour bâtir une Tunisie dont les nouvelles générations jouissent d'une bonne culture générale, une bonne compréhension de l'actualité et donc un potentiel de devenir un jour ambassadeur de changement et d'innovation?

Franchement, je ne pense pas.

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