Yahya M. Michot

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Lecture de Printemps Arabe: Ibn Taymiyya (2)

Publication: 12/07/2013 00h41

L'ère de la terreur sacrée, telle qu'inspirée ou orchestrée par les Faraj, Belhadj, Ben Laden et autres bombistes enturbannés, a aujourd'hui pris fin, in shâ'a Llâh pour ne jamais revenir. Avec le Printemps Arabe on se trouve en tout état de cause devant une autre alchimie sociétale, remarquablement illustrée par les deux pochoirs muraux reproduits ci-dessous, photographiés l'hiver dernier dans une des rues menant à la place Tahrîr au Caire.

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L'un célèbre la désobéissance civile ayant produit la révolution du 11 février 2011; l'autre met en doute la légitimité du nouveau président élu et désormais déchu, le Frère Musulman Morsi, en l'assimilant à un pharaon - c'est-à-dire, aussi, aux ra'îs d'avant la révolution.

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Remarquable est la différence entre la manière dont Moubarak arriva au pouvoir à la mort de Sadate et la façon dont, trente ans plus tard, il fut forcé de l'abandonner. En 1981, la terreur vint de la base. En 2011, elle émana du sommet de l'establishment égyptien tandis que la rue manifesta dans la non-violence. D'où cette question: tout illégitime et anachronique que soit sa réputation de saint patron de l'islamisme de combat, se pourrait-il qu'Ibn Taymiyya ait encore quelque chose à nous dire en ce nouveau contexte? Non pas bien sûr la monstrueuse caricature du Shaykh de l'Islam mamlûk concoctée dans l'ignorance d'années de souffrance à partir d'un nombre infime de textes, mais le grand uléma de la via media, qu'une serénité nouvelle permet de rédécouvrir en se mettant à son écoute sur le long terme, c'est-à-dire en le laissant s'exprimer lui-même au gré des circonstances les plus diverses, non pas exclusivement dans le cadre de la résistance à un envahisseur tatare?


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Fussent-ils animés des meilleurs intentions, certains des gouvernements religieux démocratiquement issus du Printemps Arabe - et même l'AKP turc - semblent parfois aller trop vite dans le re-routage de leurs pays sur le chemin de Dieu (fî sabîl Allâh), avec la conséquence qu'une partie plus ou moins importante des populations concernées décroche et s'oppose maintenant à l'évolution sociétale ainsi orchestrée. Dans La voie de la tradition prophétique (Minhâj al-sunnat al-nabawiyya) et d'autres écrits, Ibn Taymiyya a des pages remarquablement pertinentes pour une telle situation.

Quand des sociétés musulmanes ont été systématiquement coupées de leur passé, occidentalisées de force, culturellement muselées, sécularisées à la française et structurellement détraditionalisées par plus d'un siècle de colonisation et des décennies d'indépendance dictatoriale, inutile d'imaginer possible de les "ré-islamiser" en un tour de main. Le trouble identitaire est trop profond, le traumatisme sociétal trop grave pour tenter autre chose qu'une patiente, subtile et très lente thérapie, en douceur, petit à petit. Inutile donc de rêver d'un nouvel âge d'or de type médinois par doses redoublées de commanderie du bien et de prohibition du mal.

Mais laissons Ibn Taymiyya lui-même expliquer comment agir en de pareils temps de "tiédeur" religieuse, quand les effets de la prédication prophétique se sont à peu près totalement estompés et que les gens se souviennent à peine que leurs aïeux disaient Lâ ilâha illâ Llâh. Il rappelle notamment la nécessité pour les autorités, religieuses ou civiles, de parfois se taire plutôt que d'ordonner ou d'interdire et, en tout premier lieu, d'apprendre à communiquer:

"À l'uléma il convient de méditer (tadabbur) ces diverses espèces de questions. En certaines d'entres elles [...] ce qui est obligatoire, c'est de faire grâce ('afw) en cas de commanderie et de prohibition concernant certaines choses, pas de déclarer licite (tahlîl) ce qui est interdit, ni de laisser tomber (isqât) ce qui est obligatoire. En commandant un acte d'obéissance, un uléma commettrait par exemple un acte de désobéissance plus important que lui; il renonce donc à le commander pour repousser l'advention de cet acte de désobéissance. [...] Il renonce par exemple à traduire un pécheur devant un détenteur du pouvoir injuste qui, en le châtiant, serait à son encontre d'une hostilité plus gravement nocive que son péché. Autre exemple: en prohibant certaines choses répréhensibles (munkar), il délaisserait une chose convenable (ma'rûf) d'une utilité bien plus importante que l'abandon de ces choses répréhensibles. Il se tait donc plutôt que de les prohiber, par peur que les prohiber entraîne nécessairement l'abandon de quelque chose que Dieu et Son Messager ont commandé, quelque chose qui est à ses yeux plus important que le simple abandon de cette chose répréhensible.

L'uléma tantôt donc commande et tantôt il prohibe ; tantôt il autorise et tantôt il se tait plutôt que de commander, de prohiber ou d'autoriser - autoriser, par exemple, la vertu pure ou prépondérante, ou prohiber la corruption pure ou prépondérante. Et, en cas d'incompatibilité de deux choses, il fera prépondérer la chose prépondérante [...] selon la possibilité qu'il aura de le faire. Mais si celui à qui le commandement et la prohibition sont adressés, soit du fait de son ignorance, soit du fait de son injustice, ne s'en tient même pas à ce que celui qui les lui adresse juge possible de lui dire, et qu'il ne soit pas possible de faire cesser son ignorance et son injustice, le mieux (aslah) est peut-être de renoncer et de s'abstenir de lui adresser commandements et prohibitions. Ainsi a-t-il été dit que, parmi les questions, il en est pour lesquelles la réponse appropriée est de se taire, tout comme le législateur (shâri') s'est tu, au départ, plutôt que de commander certaines choses et d'en prohiber d'autres; et cela, jusqu'au moment où l'Islam eut le dessus et triompha.

Il en va semblablement pour ce qui est d'exposer (bayân) et de communiquer (balâgh) : l'uléma retardera l'exposé et la communication de certaines choses jusqu'au moment où il en aura la possibilité (waqt al-tamakkun), tout comme le Dieu Glorifié retarda la descente de certains versets et l'exposé de certains jugements (hukm) jusqu'au moment où le Messager de Dieu - Dieu prie sur lui et lui donne abondamment la paix! - eut la possibilité de les exposer. Ce qui rend la situation réellement claire à ce propos, c'est que Dieu dit : "Nous ne tourmen¬tions point d'un châ¬timent jusqu'à ce que Nous eus¬sions envoyé un Messager (Coran, al-Isrâ' - XVII, 15)". L'argument (hujja) divin à l'encontre des serviteurs repose seulement sur deux choses, il a seulement pour conditions qu'ils aient la possibilité d'avoir connaissance de ce que Dieu a fait descendre comme révélation et soient capables de le mettre en œuvre. Celui qui est incapable de connaître - tel le fou - ou qui est incapable d'agir, il ne lui est imposé ni commandement ni prohibition. Quand il y a interruption de la connaissance d'une partie de la religion ou qu'il y a incapacité d'en mettre en œuvre une partie, cette situation, pour celui qui est incapable de connaître ou de mettre en œuvre cette partie de ce qu'elle dit, est pareille à la situation de quelqu'un qui est coupé de la connaissance de l'entièreté de la religion ou incapable de la mettre entièrement en œuvre - comme le fou par exemple. Tels sont les temps de tiédeur (awqât al-fatarât) religieuse. Quand alors arrive quelqu'un qui, parmi les ulémas, les émirs, ou l'ensemble de leurs deux ordres, prend en mains la religion, son exposé de ce avec quoi le Messager est venu se fait petit à petit (shay'an fa-sha'y'an), à l'instar de l'exposé que le Messager a fait de ce avec quoi il fut mandé, petit à petit (shay'an fa-sha'y'an). On le sait, le Messager ne communique que ce qu'il est possible de connaître et de mettre en œuvre, et la Voie/Loi ne vint pas tout d'un coup (wa lam ta'ti al-sharî'a jumlatan). Ainsi dit-on : "Si tu veux être obéi, commande ce dont on est capable".

Semblablement, le rénovateur (mujaddid) de Sa religion et revivificateur (muhyî) de sa Sunna ne communique que ce qu'il est possible de connaître et de mettre en œuvre. Ainsi aussi n'est-il pas possible que celui qui entre dans l'Islam se voie inculquer, au moment où il y entre, l'ensemble de ses prescriptions et commander de toutes les mettre en œuvre. Semblablement encore, celui qui se repent de ses péchés, celui qui s'instruit, celui qui cherche à être dirigé, il n'est pas possible de leur communiquer dès le départ l'ensemble des commandements de la religion, ni d'évoquer devant eux l'ensemble de la connaissance à acquérir. En effet, ils ne le supporteraient pas. Comme ils ne le supporteraient pas, ce ne serait pas quelque chose d'obligatoire pour eux en cette situation. Et comme ce ne serait pas quelque chose d'obligatoire, il n'appartiendrait ni à l'uléma ni à l'émir de le rendre obligatoire en son ensemble dès le début. Bien plutôt, on s'abstiendra gracieusement de commander et de prohiber des choses qu'il ne leur serait pas possible de connaître et de mettre en œuvre, jusqu'au moment où cela deviendra possible ; tout comme le Messager fit grâce de ce dont il fit grâce, jusqu'au moment où il l'exposa.

Agir de la sorte ne signifiera pas approuver les choses frappées de prohibition ni renoncer à commander les choses obligatoires. L'obligation et la prohibition ont en effet comme condition la possibilité de la connaissance et de l'action (al-wujûb wa l-tahrîm mashrût bi-imkân al-'ilm wa l-'amal) ; or nous avons fait l'hypothèse que cette condition n'était pas réalisée. Médite (taddabara) ce fondement ! Il est utile. À partir d'ici il devient clair que beaucoup de ces choses tombent même si, fondamentalement, elles sont obligatoires ou frappées de prohibition ; et cela, vu l'impossibilité de la communication sur laquelle repose l'argument de Dieu, qu'il s'agisse d'obliger ou de prohiber. L'incapacité fait en effet tomber le commandement et la prohibition même si, fondamentalement, ils sont obligatoires (inna l-'ajz musqit li-l-amr wa l-nahy wa-in kâna wâjiban fî l-asl). Et Dieu est plus savant!"

A suivre: Dans des sociétés mutilées par l'Histoire, après la chirurgie réparatoire d'une révolution...

 
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