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Tunisie: Miroir, miroir, dis-moi que je suis la plus belle!

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evmir1 via Getty Images
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Comme le dit l'adage: Il n'y a pas de pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. Il n'y a pas de pire aveugle que celui qui ne veut pas voir. Il n'y a pas de pire muet que celui qui ne veut pas parler... Or, suite à l'affaire Anis Amri, terroriste tunisien ayant tué sauvagement une dizaine de victimes qui se promenaient paisiblement dans un marché de Noël à Berlin, plusieurs médias ont mis en lumière des faits et des questionnements légitimes qui ont généré des réactions épidermiques en Tunisie.

Qu'en est-il? Après l'effroi, certains dirigeants allemands ont officiellement mis en cause les autorités tunisiennes. Elles auraient, selon eux, retardé l'expulsion de ce terroriste. Information immédiatement démentie par Tunis.

Incurie administrative ou manque de coopération volontaire? L'histoire le dira. Quoi qu'il en soit, au regard de l'accumulation des plaintes internationales devant la lenteur en matière d'identification des présumés terroristes tunisiens, on peut légitimement se poser la question: pourquoi l'État et l'administration préfèrent donner pour mission à un grand nombre d'agents de traquer les supposées "bonnes mœurs", plutôt que de lutter contre le terrorisme?

Il n'y a pas de pire sourd que celui qui ne veut pas entendre...

Pendant que les fous agissent au nom d'un Dieu dont ils n'ont lu aucun des préceptes de sagesse et de tolérance, partout dans le monde et particulièrement en Tunisie, les autorités tunisiennes poursuivent la traque policière et juridique, systématique, des minorités. Il en va des jeunes filles dans les bars ou celles dont la jupe est jugée trop courte, des fumeurs de joints, parfois des chrétiens et, bien sûr, comme toujours, les minorités sexuelles.

Les gays par exemple, surpris dans leur chambre par délation, ou directement dans la rue au simple délit de faciès, sont directement mis en garde à vue et internés. Menacés, violentés, ils doivent subir des tests anaux par des médecins légistes aux ordres des juges pour prouver leur homosexualité. Il en va aussi de cette enfant de 13 ans à qui le tribunal a imposé le mariage avec son "violeur" et pour qui, fort heureusement, suite aux différentes réactions de la société civile, le jugement a été annulé. C'est cela aussi la réalité tunisienne d'aujourd'hui, celle de cette jeune démocratie post-révolutionnaire. Il y a des surdités assourdissantes.

Il n'y a pas de pire aveugle que celui qui ne veut pas voir...

Dans la même veine, on peut s'interroger sur le refus, réel, exprimé par une frange active de la société civile tunisienne face au rapatriement des terroristes tunisiens. Si on estime à plus de 6000 les jeunes tunisiens partis faire le djihâd, qu'allons-nous faire de ceux qui souhaitent rentrer au pays? Et de ceux qui y seront contraints? Ajoutons à cela les dizaines de milliers de ceux qui ont émigré, majoritairement en Europe et qui, face à la triste réalité du mirage de l'Eldorado, pourraient basculer pour quelques centaines d'euros dans le pire des scénarii? Ces jeunes sont le produit d'une société tunisienne défaillante qui doit assumer ses responsabilités et guérir ce cancer qui la ronge.

"La Tunisie, ce vivier du terrorisme mondial" pouvait-on lire récemment dans Le Figaro. Cet article a suscité l'indignation générale, notamment chez les "progressistes" tunisiens. Sûrement des patriotes défendant aveuglement leur pays. Pourtant, cette noble indignation cache un profond malaise alimenté par un déni qui ne fait plus profondément encore, que plonger le pays dans les abysses de l'obscurantisme. Quitte, quelques-fois, à faire appel à la si facile théorie du complot...

Rappelons aussi l'affaire de l'assassinat de l'ingénieur "terroriste" de Sfax devenu héros national et pour qui des manifestations rassemblant des milliers de personnes ont été organisées. Loin de vouloir cautionner ce meurtre abjecte qui serait commis par Israël et qui, si les faits sont avérés, devrait être condamnés par la communauté internationale, le rappel vise juste à démontrer que quelque chose ne tourne pas rond dans ce pays. La glorification d'un terroriste est en effet symptomatique d'une grave perte de repères.

Nous oublierons bien vite ce funeste sondage mené auprès de la jeunesse tunisienne, largement relayé sur les réseaux sociaux, selon lequel 27% de la population étudiée aurait exprimé sa sympathie pour Daesh. Heureusement, on connaît la faible fiabilité de ce type d'exercice, uniquement destiné à nourrir la peur et garantir quelques parts de marchés aux commanditaires avec des bénéfices sonnants et trébuchants.

Le déni, comme l'aveuglement par chauvinisme sont des dangers pour le jeune État tunisien, fruit d'une volonté révolutionnaire menée par sa jeunesse et dont elle semble avoir été spoliée. Il y a, nous semble-t-il, comme un recroquevillement sociétal, moral, mené et orchestré par des représentants politiques élus démocratiquement, souvent très âgés. Gage de cette funeste réconciliation nationale qui n'a été, souvent, qu'une lessiveuse de l'ancien régime ou un pitoyable accord avec les religieux conservateurs. Ce n'est pas le moindre des paradoxes tunisiens actuels.

L'exemplarité du système Bourguiba, début de régime, est indéniable. Il a été un moteur non négligeable pour l'émancipation d'un peuple. Notamment et surtout pour la femme tunisienne et pour les minorités. Était-ce suffisant? Était-ce la bonne méthode? Pourquoi la régression actuelle?

Il n'y a pas de pire muet que celui qui ne veut pas parler...

Bien des questions qui mériteraient le débat, le dialogue, mais qui font visiblement peur, très peur. Les rares personnes qui ont osé s'aventurer sur ce terrain glissant ont été très rapidement remises à leur place par la société civile. À la limite du lynchage...

Alors comment voudrions-nous lutter efficacement contre le terrorisme si on ne remet pas en cause son moteur principal, par simple orgueil, par dogmatisme? Comment voudrions-nous poser les termes du nécessaire débat national sans être systématiquement étiqueté d'islamophobe? Comment voudrions-nous combattre la source de l'obscurantisme, donc du terrorisme, quand on vit dans le déni, dans une peur démentielle, quasi hystérique, de toucher au sacré?

Ceci n'est qu'un appel, humble appel à la raison. Le temps est venu, il court vite. L'histoire n'attend pas...

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