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Lettre à un concitoyen

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Cher concitoyen,

J'ai quitté ma Tunisie il y a de cela plus de sept ans. C'était en septembre; un 25 septembre. Soit 3 mois avant le déclenchement de ce soulèvement populaire historique qui a mis à mal, puis dégagé la tyrannie.

Ce petit pays méconnu par beaucoup me manque atrocement par moments. Mais, hélas, quand je prends connaissance de certaines actualités qui remontent par ci et par là, quand j'y retourne ou quand je discute avec certain-e-s de mes ami-e-s, un vilain sentiment de dégoût mêlé de mépris me submerge. C'est peut-être légitime, ou pas. Quand ton propre pays où tu aurais pu mener une belle vie et participer à son développement ne te reconnaît pas en tant que citoyen normal, pire encore sera le sentiment de frustration qu'un être humain normalement constitué ressent face à ce rejet et à la persécution qui en résulte. Réaction normale ou non... Je t'offre la liberté d'en juger, cher compatriote, toi qui aimes si bien le faire.

Ô toi citoyen tunisien! Ô toi qui te dis tolérant et qui de surcroît t'autoproclames le symbole même de l'ouverture dans la région! Est-ce donc les séquelles de ce bourguibisme que d'être aveuglé par son chauvinisme au point de ne pas reconnaître ses torts? Comment pourrais-tu justifier ce rejet? Comment peux-tu dormir la nuit en te sachant capable d'assassiner ta propre sœur ou ton propre frère pour le simple fait qu'il EST? Pour le simple fait qu'il est ce qu'il est? Peux-tu imaginer la torture que tu fais subir à ces citoyens "de seconde zone", à ces criminels en sursis? Peux-tu imaginer les dégâts sur la vie de ces Humains?

Comme je te l'ai déjà proposé, juges! Tu es hélas si prompt à le faire! Je te laisse alors sans la moindre hésitation ce privilège. Après tout, ce n'est pas de ta faute, je te le concède. Mais est-ce une raison pour persister dans la bêtise et signer? Est-ce une raison pour être si farouchement réticent au dialogue? Connais-tu donc le sens premier du dialogue et de l'échange? Ou déciderais-tu, en fonction de tes jugements de valeurs préconçues, de ce qui est débattable, de ce qui l'est moins et de ce qui ne l'est et ne le sera jamais?

Oui je m'adresse à toi, tunisien tiraillé tout au long de ce dernier siècle d'histoire par les contradictions et les oppositions. Tiraillé entre les identités multiples que tu portes et que tu te fais porter: celles que tu rejettes systématiquement à cause des mensonges des monstres que tu dis détester et celles que tu brandis et que tu méconnais tant. Tiraillé entre celles de tous tes ancêtres sans aucune exclusion et celles importées durant les dernières décennies de pays pour lesquels le respect et l'attachement aux droits humains se résument au respect de l'homme avec un petit H et qui bien sûr - simple rappel - doit en outre systématiquement rentrer dans le moule.

Progressiste me dis-tu ?! Oh je sais que tu peux l'être par moments. Cependant, peut-on encore se définir comme tel quand on se complet dans ce silence complice dont le nombre de victimes ne cesse de croître tous les jours.

Tout comme toi, je connais la Tunisie. Je connais très bien mon pays et te connais par conséquent assez pour garder une lueur d'espoir aussi infime soit-elle. Je sais que tu es capable de prendre du recul par rapport à toutes ces injustices que tu ne commets qu'à cause de la méconnaissance du sujet.

J'ai grandi dans le même environnement que toi. Enfant, j'ai joué au ballon et aux billes tout comme toi. J'ai joué aux même jeux que toi et j'ai regardé les mêmes dessins-animés que toi. J'ai lu les mêmes livres et bandes-dessinées que toi. J'ai regardé les mêmes feuilletons ramadanesques que toi. J'ai aussi fait l'école publique et l'université tunisienne tout comme toi. J'ai côtoyé des amis de tous les milieux et je pense donc avoir une certaine légitimité pour te faire cette demande en tant que membre de ta famille, en tant qu'ami ou en tant que concitoyen si tu préfères. Mon message est porteur d'amertume et de hargne je le sais bien mais il y a aussi et surtout de l'espoir.

Je ne te demande pas de m'accepter. Je ne te demande pas de m'aimer. Je te demande juste de t'ouvrir au dialogue.

Amitiés sincères,
Yadh.

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