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Fatema Mernissi, une héroïne de notre temps

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FATEMA MERNISSI
REUTERS/Feliz Ordonez SP
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SOCIÉTÉ - Fatema Mernissi est une femme que l'on n'oublie pas et que l'on n'oubliera jamais. Celles et ceux qui ont eu l'opportunité de la rencontrer le disent. Elle avait ce pouvoir, très rare, de vous changer, vous et votre perception du monde, comme une chenille se métamorphose en papillon.

Une de celles et ceux qui modifient l'ambiance régnante dans un espace quand elle entre. Une voix douce et berçante que l'on écoute passionnément avec son inimitable accent fassi, une voix qui rassure. Un sourire, un vrai, qui montre qu'elle ne se reprochait rien. Une fierté nationale et internationale et, il y a lieu de le dire, une grande humilité.

Son nom était et demeure célèbre: elle a incarné le féminisme musulman avec brio, son combat, tant haï par les islamistes intégristes, et a été couronné par le prix Princesse des Asturies en littérature, en mai 2003. À sa mort, le 30 novembre 2015, nombre de personnalités féminines ont bravé la tradition selon laquelle les femmes ne sont pas autorisées à assister l'inhumation de la sépulture, en vue de lui rendre un dernier hommage.

À chaque héroïne, ses preuves et ses épreuves. Sa vie durant, la sociologue féministe a milité pour la cause féminine à travers la création des "caravanes civiques" et du collectif "femmes, famille, enfants", animé des ateliers d'écriture au profit d'amateurs, de militants des droits de l'homme, d'anciens détenus politiques, de journalistes, etc. Surtout, elle a dénoncé le patriarcat dans le monde musulman, et ses livres en attestent.

Quarante jours après sa mort, nous nous sommes réunis au domicile de l'homme d'affaires Karim Tazi. Pas de psalmodies coraniques, pas d'ambiance de deuil, mais une halqa. Une halqa où nous nous sommes remémorés tous nos souvenirs avec Fatima Mernissi; une halqa où Fatna El Bouih, ex-détenue politique, a exposé sa rencontre avec la défunte qui s'était rendue à la prison dans laquelle Fatna était détenue pour l'assister dans sa thèse et lui fournir les références dont elle avait besoin alors qu'elle n'était pas son tuteur de thèse à l'origine; une halqa où le cinéaste Mohamed Abderrahmane Tazi a projeté un court-métrage retraçant une des caravanes civiques qu'avait organisée Fatima dans la ville de Bejaad au profit des tisseuses de tapis de cette petite ville.

Ce que je regrette le plus, c'est d'avoir manqué une rencontre avec Fatima Mernissi, en l'occurrence la dernière. Elle devait présenter à Rabat le livre collectif "Tcharmil, réflexion sur la violence des jeunes" qui avait paru sous sa direction. Comme j'avais cours à Casablanca, il m'était impossible d'honorer ma présence.

Le soir même de la rencontre, une dame que je connais et qui avait assisté à l'événement, avait publié une photo où Fatema Mernissi semblait très épuisée, mais elle gardait son beau sourire. Ce qu'on ignorait, c'est qu'elle était rongée progressivement par la maladie. Elle disparaissait de fil en aiguille comme une fleur se fane sous l'effet de la chaleur. Sa souffrance, elle l'a gardée pour elle, elle n'en a jamais parlé afin qu'elle n'affole pas celles et ceux qui l'entouraient. Une façon de quitter le monde discrètement.

Le jour de sa mort, en sortant d'un examen, je me suis connecté sur Facebook. Sur mon fil d'actualité, une publication de la journaliste Khadijah Alaoui annonçait son décès. Je commençais à trembler et espérais qu'il s'agissait d'une autre Fatema Mernissi, mais les médias n'ont pas tardé à affirmer la nouvelle tragique. La sociologue influente du monde arabe s'en était allée. J'étais de fond en comble effondré.

Mais moi, je refuse de parler de Fatema Mernissi en utilisant un temps du passé. Ses livres voyagent avec moi. Elle est en moi, elle est en Fatna El Bouih, elle est en celles et ceux qui l'aiment.

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