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Affaire Benhadid : silence radio des militaires, des politiques et des médias

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Depuis l'incarcération du général à la retraite Hocine Benhadid en octobre 2015, médias, société civile, personnalités politiques et militaires ont préféré garder le silence sur cette affaire incontestablement politique.

Incarcéré depuis le mois d'octobre dernier pour avoir exprimé son opinion sur la situation politique du pays, le général Benhadid a bénéficié d'un soutien pour le moins timide de la part de la presse et des personnalités politiques.

La société civile quant à elle, s'est montrée inexistante, hormis une pétition lancée sur la toile par la famille et les proches du détenu, et qui n'a récolté qu'à peine 500 signatures, aucune action de solidarité n'a été engagée. Pourtant, l'affaire Benhadid n'a rien d'anodine, et devrait susciter l'intérêt et l'indignation du peuple algérien.

Combien de hauts gradés de l'armée algérienne sont sortis de leur « confort » pour dénoncer le chaos institutionnel que vit l'Algérie du quatrième mandat ?

Aucun avec autant de franchise. L'ancien ministre de la Défense, Khaled Nezzar, pour ne pas le nommer, n'est sorti de ses gonds qu'au moment où son droit le plus primordial -celui à la parole- s'est vu menacé par les récentes lois imposant le silence aux militaires à la retraite, des lois "anti-Benhadid" et "anticonstitutionnelles", selon les avocats du général, j'ajouterai à ce constat : "anti-mémoire" et "anti-histoire".

Qui de mieux placé que les militaires pour témoigner de l'époque postcoloniale de l'Algérie ?
Le pouvoir qu'ils détiennent depuis plus de cinquante ans fait de leurs témoignages une partie de l'histoire de demain. Quelle mémoire laisserons-nous aux futures générations ? Une mémoire aussi floue que la nôtre, parsemée d'incertitude, de manque, et d'inexactitude.

La grande muette bénéficie à présent d'une loi pour justifier son silence. Les plus courageux écriront leurs mémoires.

Benhadid, une victime à retardement des années 1990

L'image de marque dont jouissait l'armée depuis l'indépendance s'est largement dégradée depuis octobre 1988 et la décennie qui s'en est suivie. Tout détracteur du règne militaire pourrait donc se servir de rumeurs, d'anecdotes ou de faits qui ont marqué cette période pour appuyer des thèses -défendables ou pas- nuisibles à l'image de la colonne vertébrale du régime algérien.

Rappelons que seule une poignée d'hommes, "les décideur", comme on les surnomme -avec qui Benhadid était souvent en désaccord-, est responsable de ce sombre tableau, et qu'il serait peu moral de généraliser ou de tenir l'institution militaire responsable des maux de l'Algérie.

La mise à l'écart de certaines grosses têtes de l'APN et les incarcérations répétées de hauts gradés que nous observons ces derniers mois peuvent donc être vécues comme une victoire par certains, une vengeance par d'autres.

Depuis les années 1990, un général incarcéré, malade, ou mort, génère peu de compassion. La carrière militaire et le désintéressement matériel qui caractérisent le général Benhadid, l'éloignent pourtant des réputations peu valeureuses des clans connus pour défendre leurs intérêts financiers. Son départ en retraite poussé par le dégout et non pas la force à seulement 52 ans, -alors qu'il était en mesure d'être chef d'état-major sous l'ère Zeroual-.

Constituait une perte énorme pour le pays dans la lutte antiterroriste, mais démontrait surtout son démarquage des "carriéristes", défenseurs d'intérêts personnels, au détriment de celui de l'Etat.

De la lutte anticoloniale à la lutte antiterroriste, l'homme à qui l'on reproche entre autres de détenir une poignée de munitions, a bien connu les maquis algériens, bottes aux pieds et arme aux poings, loin des donneurs d'ordres, et amateurs de cigares.

Hocine Benhadid, moudjahid à 17 ans, diplômé de grandes écoles militaires, et enfin meneur de troupes, serait tenté du haut de ses 72ans, d'atteindre leur moral. Quel est ce génie qui a suggéré une telle accusation ?

A-t-on oublié que ces troupes "démoralisées", peuvent toujours se motiver en écoutant les discours prononcés régulièrement depuis quatre ans, par le président Bouteflika ?

Soyons francs, l'ex-général n'a démoralisé personne. Sans le tollé provoqué par son arrestation, une majorité écrasante de nos valeureux soldats n'aurait jamais vu son visage sur une web radio.

Des médias peu concernés

Mis-à-par quelques plumes qui se reconnaitront, l'affaire Benhadid, n'est citée dans la presse, depuis de nombreux mois, que brièvement ici et là, comme pour rappeler que toute personne qui s'oppose à ce régime peut finir à l'ombre, isolé et dans l'oubli.

Cette seconde catégorie de plumes, tremblantes, retrouve son courage lorsqu'il s'agit de défendre -à juste titre- des confrères à l'ombre depuis "seulement" quinze jours. D'ailleurs, mauvaise foi mis à part, on peut supposer que ce courage ne puise sa force que dans la peur d'être le prochain à voir sa rédaction fermée.

Une telle différence de réactivité démontre qu'une importante partie de la presse accorde une plus grande importance à ces intérêts qu'à la liberté d'expression et aux droits de l'homme.
Une chose est certaine : sur cette affaire, la presse la plus "libre du monde arabe" ne s'est pas montrée à la hauteur de sa réputation.

Du côté de l'armée, il est largement compréhensible qu'aucun militaire en poste n'est pris position dans cette affaire, de crainte d'être convoqué à Blida. En revanche, le silence des anciens "frères d'armes" de l'ex-général, qui a suivi l'initiative honorable des retraités de l'ANP de la région est, n'est pas défendable.

Il ne s'agit pas d'approuver ou de cautionner les propos tenus par le général Benhadid qui au final, n'engagent que lui, mais seulement de défendre son droit -qui est aussi le leur-, de s'exprimer librement dans la République démocratique qu'est l'Algérie.

Pis encore, une pétition qui devait être signée par une dizaine de hauts-gradés retraités, appelant à la libération de Benhadid, n'a pu être publiée tant le nombre de signataires était ridicule, suite aux rétractations.

Que dire de la justice ? Pas de plaignant, pas de procès, une arrestation sur un coup de fil qui rappelle une sale époque. Les avocats du général Benhadid se sont largement exprimés sur ce volet, d'ailleurs le président Bouteflika aussi, notamment le 26 août 1999 à Alger : "La justice que l'Algérien attend, est celle qui arrive à convaincre par ses jugements, celle qui fait patienter sereinement pendant son cours, celle qui apaise, parce qu'acceptée lorsqu'elle a dit son mot".

L'Algérien attend toujours, Hocine Benhadid aussi. Cette phrase paraît, quatre mandats plus tard, vide de sens.

Les responsabilités attendent preneurs

Le constat laisse perplexe. L'Etat civil promis par le président Bouteflika ne semble guère destiné à un grand avenir. Son avènement dépend comme souvent du peuple. En abandonnant le général Benhadid et tous les prisonniers d'opinion, le peuple algérien contribue, par sa passivité, à faciliter ces arrestations arbitraires d'un autre temps. Je dirais même qu'il encourage ces pratiques répressives qui touchent aussi, militants et journalistes.

La récente révision de la Constitution peut paraître une belle initiative en soi, pour son application, il faudra repasser. Les belles promesses inscrites dans la Constitution algérienne nécessitent aujourd'hui, et plus que jamais, des garde-fous. Avant le Conseil Constitutionnel, il appartient donc au peuple algérien d'être le garant de cette Constitution et des libertés individuelles.

Dans la même veine, j'aimerais inviter la LADDH et Amnesty International à mener une enquête sur l'emprisonnement du général Benhadid. Que ses anciens "frères d'armes" se manifestent, qu'ils soient à la hauteur de leurs grades et des postes qu'ils ont occupés. Que les pionniers de la presse nationale respectent leur serment de liberté de 1990, et que la nouvelle génération soit digne de son aînée.

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