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Discours-fiction de la Ministre du Tourisme devant les participants aux Premières Assises Nationales du Tourisme.

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Mesdames, Messieurs,

C'est avec beaucoup de trac que je m'adresse aujourd'hui à vous, en vous priant de faire preuve à mon égard de l'indulgence que mon statut de nouvelle venue dans le secteur du tourisme pourrait légitimement vous inspirer. Un secteur qui, par les temps qui courent, vous préoccupe plus qu'il ne vous occupe.

L'ancienne ministre à ce portefeuille du tourisme aujourd'hui, hélas, bien dégarni, m'a dit tellement de choses sur votre métier et vos qualités personnelles et professionnelles que je ne me risquerai pas à vous en faire part, de peur de trahir ses propos et d'en oublier certaines. Mais il semble que toutes les qualités personnelles et professionnelles qu'on m'a décrites n'aient pas déteint sur le secteur dont vous êtes les principaux auteurs et acteurs. Hélas, mille fois hélas!

En effet, qui ne connaît pas les problèmes dont souffre notre secteur? Il suffit de prêter l'oreille à son chauffeur de taxi ou à son coiffeur pour se rendre compte des maux multiples dont il souffre. Ils sont capables de vous dire, entre deux coups de klaxons ou de ciseaux, que notre tourisme n'est en fait que de l'hôtellerie, qu'il génère beaucoup d'emplois certes mais que ces derniers sont souvent précaires et saisonniers, qu'il ne survit qu'à coup de bradage de prix, que nos étoiles sont plutôt filantes, que la qualité des prestations reste quelconque et que sa diversification demeure à prouver puisque le balnéaire en constitue toujours l'ossature principale.

Ils vous diront aussi que l'hôtellerie est le secteur le plus assisté de l'économie du pays puisqu'elle a bénéficié de la plus grande cascade d'avantages jamais octroyés. Je suis désolé de vous dire, aussi, que l'opinion publique a de vous, hôteliers et opérateurs touristiques, une image que vous avez intérêt à changer de fond en comble et dans les plus brefs délais. Cette image est, dit-on, celle de promoteurs aux gros cigares et au bronzage éternel, plus prompts à changer de femmes, de maîtresses, de villas et de voitures que de méthodes de gestion.

Certains d'entre vous en viendraient même jusqu'à souhaiter les crises dans la mesure où elles constitueraient, pour eux, des prétextes rêvés pour masquer leur mauvaise gestion et réclamer des rééchelonnements de dettes, voire leur effacement pur et simple. J'ose espérer qu'il n'en est rien, même si certains pseudo-professionnels donnent de sérieuses raisons de le penser.

Mesdames, Messieurs, pour faire face à la crise, j'aimerais évoquer aussi bien certaines mesures conjoncturelles que d'autres relevant de réflexions stratégiques et structurelles. En effet, le gouvernement auquel j'appartiens a la volonté de s'inscrire dans une perspective ouverte dépassant les limites d'un mandat de simple transition. Il espère laisser à ses successeurs une Tunisie dans un bien meilleur état que celui dans lequel il l'a trouvée.

Mesdames, messieurs, notre tourisme était déjà en crise depuis bien avant le 14 janvier 2011. La "Révolution" n'a fait que nous révéler et magnifier son véritable degré de délabrement. Alors que de nouvelles destinations en Méditerranée affichent des performances insolentes, la nôtre s'est laissée engloutir dans une spirale descendante vers les abîmes du bradage des prix, de la dégradation de la qualité de service et d'une commercialisation passive qui a fait de vous les otages désespérés des Tours Opérators.

A ceux qui prétendent que cette situation est le résultat d'un déficit de communication publicitaire, j'aimerai relativiser leur jugement. Car une campagne publicitaire, quels qu'en soient les budgets, n'a jamais corrigé les défauts d'un mauvais produit. Il existe mille et une manières de communiquer. Les campagnes publicitaires de pure séduction, nécessairement budgétivores et peu crédibles, ne sont guère adaptées à notre situation sécuritaire perturbée.

En de pareilles circonstances, la communication évènementielle, par contre, peut s'avérer plus efficace. Et c'est dans ce contexte que nous envisageons d'organiser de méga évènements à grande valeur ajoutée médiatique, des événements qui représenteront des signaux très forts de normalité et de stabilisation sociale. Ces événements doivent devenir des pôles d'animation touristico-culturelle et s'ériger en véritables produits touristiques commercialisables, à l'avance, auprès de la clientèle nationale et internationale. Les médias du monde entier devront venir se bousculer pour découvrir une Tunisie nouvelle, une Tunisie où souffle un air frais de liberté retrouvée.

Mesdames, messieurs, nous devons faire preuve de circonspection et de réalisme afin d'éviter les fausses pistes et les solutions démagogiques et factices. Les discours d'autosatisfaction débités par le passé et applaudis, faut-il l'avouer, par une grande partie d'entre vous, n'ont fait que masquer les vrais maux de notre tourisme au point que leur traitement exige de nos jours des actes relevant de la grosse chirurgie.

Une chirurgie que la gravité du contexte nous dicte de pratiquer, de toute urgence. Car l'hôtellerie, composante essentielle de notre offre est devenue, grâce aux avantages accordés, un acquis national qu'il nous faut sauvegarder à tout prix. En plus des dettes bancaires, votre secteur est redevable de dettes sociales et environnementales indéniables.

Je ne laisserai pas quelques promoteurs irresponsables, voire malhonnêtes, jouer avec le devenir d'un secteur qui doit participer pleinement à une meilleure répartition des richesses nationales et contribuer efficacement et durablement à notre politique de développement régional et de création d'emplois. Ceux qui, à conjoncture égale, ne se sentent pas capables de survivre, devraient quitter le bateau et céder le gouvernail à ceux qui leur ont permis d'exister.

Pour ceux-là, "Game is Over" et il est grand temps de siffler la fin de la récréation. Quant aux promoteurs sérieux et honnêtes, (si, si il en existe encore!), je voudrais saluer leur probité et leur rendre un hommage particulièrement appuyé. Ils pourront désormais vaquer sereinement à leurs affaires sans craindre d'être arnaqués par des maffieux sans scrupules ou menacés de contrôles fiscaux aussi déstabilisants qu'injustifiés.

Je suis prête à me réunir avec eux, jour et nuit s'il le faut, pour essayer de sauver ce qui reste de la saison actuelle et jeter les bases des prochaines. Je dis bien "sauver ce qui reste" car je sais que pour cette saison, les dés sont jetés Réalisme oblige, je m'interdis toute rêverie qui me ferait promettre des performances dont nous ne maitrisons pas tous les paramètres.

Mesdames, messieurs, dorénavant, toute décision stratégique concernant le secteur sera étudiée, engagée, et évaluée de concert avec vous, professionnels du secteur. Le partenariat public/privé doit devenir une réalité qui a un sens. Finis les temps de l'improvisation, de la dispersion des efforts et du saupoudrage des moyens. Fini le temps de la déresponsabilisation où à chaque crise, on vient pleurnicher dans les couloirs de l'administration, la prenant pour une Cour de Miracles ou un Mur des Lamentations. Fini le temps où vous vous contentiez de regarder l'Administration se débattre seule face aux aléas de la conjoncture.

Vous critiquiez nos actions quand elles ont le mérite d'exister. Vous les critiquiez aussi quand la modicité des moyens fait qu'on en diminue l'intensité. Et pour sortir de ce Cercle infernal, je vous propose tout simplement d'y entrer. Je vous propose la création d'une Agence de Marketing Touristique qui sera cogérée par des représentants de l'Administration et des corporations hôtelière, touristique et para touristique et dont le Conseil d'Administration pourra être présidé, pourquoi pas, par l'un des vôtres.

J'attends de vous un comportement plus volontariste et plus agressif sur les marchés émetteurs. J'aimerai vous voir constamment sur la brèche et élargir vos actions de pénétration vers de nouveaux horizons américains, moyens orientaux et asiatiques. Je profite, au passage, pour dire que les représentations diplomatiques et touristiques qui coutent très cher en frais de fonctionnement doivent connaître un grand ménage et une restructuration qui en redéfinissent la mission et le redéploiement géographique. Il en ira de même de l'ONTT et de l'AFT dont les structures, les missions et les compétences ne sont plus adaptées aux nouvelles réalité du secteur.

Mesdames, messieurs, dans le climat de doute et d'appréhension qui prévaut, chaque client doit être considéré comme un vecteur promotionnel capable de diffuser avec nous la nouvelle image de marque que nous voulons communiquer de notre pays et de notre tourisme. Le même schéma de cogestion évoqué pour le volet Marketing pourra également s'appliquer au volet Formation Professionnelle qui fait l'objet de critiques justifiées.

A propos de commercialisation, j'aimerai dire que la configuration balnéaire de notre production ne nous permet pas pour le moment d'échapper au déterminisme du packaging TO.
Nous devons apprendre à composer avec ce déterminisme et engager une politique progressive de commercialisation directe et "dé-packagée".

Pour ce faire, je vous invite à réfléchir sur un autre mode de partenariat avec vos partenaires sur les marchés, sur la possibilité de participer au capital de certains TO étrangers, sur l'ouverture de petites structures autonomes et indépendantes capables de drainer une clientèle de niches souvent délaissée par les mastodontes et sur l'adoption des techniques de commercialisation électronique. C'est qu'en matière de web-compatibilité, nous en sommes encore, hélas, au moyen âge.

Et pour vous aider dans cette démarche, mon département entend vous aider à internationaliser vos entreprises hôtelières et touristiques et promouvoir le développement et le lancement d'un portail de réservation et de paiement en ligne dont il vous appartiendra d'en définir les modalités de fonctionnement et de gestion. Notre objectif ultime sera de développer, en toutes saisons, une clientèle individuelle self-packagée à forte contribution.

Nous ne devrons pas également oublier la demande nationale et les marchés limitrophes qui devront peser davantage sur l'équilibre du secteur tant il est vrai que le tourisme ne peut se développer sur un terreau d'exclusion ou de frustrations. A cet effet, et afin d'améliorer le cadre et la qualité de vie des villes de l'intérieur, nous envisageons de promouvoir la réalisation de complexes de loisirs et de vacances dotés de piscines olympiques et d'équipements d'hébergement et de restauration appropriés.

Mesdames, messieurs, c'est à nous, ministère de tutelle, de garantir l'environnement le plus sain et le meilleur climat de sécurité et de stabilité sociale. A vous, professionnels, d'offrir le meilleur service et d'assumer vos responsabilités promotionnelles et commerciales. La concertation et les coordinations transversales entre ministères pour le bénéfice du secteur seront de tous les instants. La cacophonie, les blocages et les conflits de compétence entre administrations appartiennent désormais au passé.

Le quotidien du touriste connaitra des améliorations radicales et inattendues de la part de ce gouvernement, même s'il comporte une composante islamiste. Le respect des libertés individuelles sera absolu. Je veillerai personnellement à ce que les autorisations de service de boissons alcoolisées soient désormais du seul ressort du ministère du tourisme et à ce qu'il n'y ait plus de limitations d'heures d'ouverture pour les points de vente de boissons alcoolisées.

Les touristes pourront s'offrir un apéritif ou une bière dans les terrasses des cafés et bars des centres villes, dans les médinas, dans les musées, et lors de leurs pérégrinations archéologiques et à l'intérieur du pays. Les discothèques "frivoles" et les cabarets de charme enchanteront les adeptes de clubbing et d'escapades nocturnes qu'elles soient "halal" ou torrides. Que de devises et de nouveaux postes d'emplois en perspective!

Toutes ces mesures longtemps ignorées auparavant nous permettront de rattraper notre retard par rapport à des destinations tout aussi musulmanes comme le Maroc, La Turquie ou l'Egypte. Surtout en termes de qualité de service et de dépenses touristiques. A propos de labellisation " Halal", j'aimerai préciser qu'il n'est pas question d'appliquer à tout un secteur des interdits dits coraniques nés dans l'imagination zélée de certains muftis ou salafistes mal inspirés. Le tourisme est un tout aux composantes indissociables.

La logique du ''halal'' mènerait, si on laissait faire, vers d'autres interdits tels que les casinos, les boîtes de nuit, les spectacles de tous genres et la mixité dans les lieux publics. En somme, on passerait du ''all Inclusive'' au ''all Exclusive'', du ''Tout Inclu'' au ''Tout Exclu'', au propre comme au figuré. Sur un autre plan, les touristes pourront jouir d'une totale liberté de comportement et d'habillement. Le seul fil rouge à ne pas dépasser sera celui du respect de la moralité et de l'ordre publics.

Ils pourront exercer leur culte dans des espaces dignes de respect et même visiter l'intérieur des mosquées pour y découvrir que la religion musulmane peut être synonyme d'ouverture et de tolérance. Et afin de rendre notre destination plus compétitive et générer plus de dépenses en devises, nous comptons faire de la Tunisie le plus grand Free-Shop aux portes de l'Europe, autoriser les jeux de casino aux nationaux et baisser certaines taxes dont notamment celles qui frappent les boissons alcoolisées. Les régions défavorisées telles que Tabarka ou le Jerid bénéficieront d'avantages spécifiques pour devenir des "zones franches touristiques", le temps de les mettre au niveau des régions traditionnelles.

Mesdames, messieurs, toutes ces mesures ne peuvent générer une activité touristique supplémentaire si on ne favorise pas l'émergence de nouvelles formes d'accessibilité aériennes, maritimes et terrestres: Open Sky, Vols Low-Cost...etc Des lignes aériennes directes vers le sud tunisien seront subventionnées pour une période continue d'au moins cinq ans, le temps de créer une dynamique touristique durable et indépendante de l'occupation balnéaire. Les guides et les animateurs, catégories professionnelles les plus proches du client , verront leur statut formalisé, leur formation améliorée et leur profil de carrière avantageusement clarifié.

Mesdames, messieurs Je ne voudrai pas clore ces propos sans évoquer le rôle moteur que le tourisme peut et doit jouer dans la dynamique du développement régional. La pérennité du secteur passe effectivement par une répartition plus juste et plus équitable de ses bienfaits. Il est en effet grand temps de sortir notre tourisme de sa monochromie bleue et de sa monotypie hôtelière pour l'enrichir de nouvelles facettes qui exploitent les multiples ressources naturelles, culturelles et patrimoniales des régions de l'intérieur.

Toutes nos régions se prêtent merveilleusement à la création de petits projets d'hébergement et d'animation alternatifs à la portée de jeunes diplômés locaux qui pourront participer à la valorisation touristique des ressources de leurs régions d'origine. Il nous faut, également, faire preuve de plus d'imagination en terme de gouvernance, afin de neutraliser les inerties et abolir les lourdeurs administratives.

Le système de guichet unique doit prévaloir pour tout investissement touristique ou para touristique. Mesdames et messieurs, pour que notre tourisme soit dans l'air du temps et gagne en qualité et compétitivité, Il est impératif qu'il fasse sa "révolution".

PS: Toute ressemblance avec des personnes ou des situations ayant existé ou risquant d'exister n'est que pure coïncidence.

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