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Le dialogue, et après?

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L'assassinat lâche du député Mohamed Brahmi après celui du militant Chokri Belaïd, puis le massacre de nos soldats au Mont Châambi ont secoué le pays et l'ont fait entrer dans une phase de doute profond. Doute sur sa capacité à faire face au risque rampant de terrorisme et doute sur sa capacité à aller de l'avant dans cette phase de transition démocratique si délicate. La crise politique qui en résulte est d'autant plus profonde que les ingrédients d'une tension latente étaient déjà présents, avec une mise en cause par certains de la légitimité de l'Assemblée Nationale Constituante et des institutions qui en découlent.

Est venu le temps du politique

La première réponse face à ce doute fut un quasi affrontement entre sit-inneurs au Bardo, où chacun voulait montrer, par la rue, la force de sa thèse. Se retrouvaient d'un côté les "pro-légitimité" qui, arguant des résultats des élections d'octobre 2011, ne voyaient aucune raison pour faire un changement quelconque, et de l'autre côté les "anti-légitimité", qui réclamaient la dissolution de l'ANC, son remplacement par une commission technique pour finaliser la Constitution, la démission immédiate du gouvernement et son remplacement par un gouvernement de salut national. Après ces démonstrations de rue, même si certaines persistent, est venu le temps du politique et le lancement d'une multitude d'initiatives se voulant être à mi-chemin entre ces deux positions et dont la plus importante est certainement celle de l'UGTT, à laquelle se sont ralliés l'UTICA mais aussi plusieurs partis politiques. L'annonce du gel des travaux de l'ANC par son président a aussi permis d'ouvrir une brèche dans la surenchère et on a vu s'initier un cycle long et intense de rencontres et de dialogues entre les différents acteurs.

Aujourd'hui, après un travail intense du quartet parrain du débat national (UGTT, UTICA, LTDH, Ordre des Avocats), la situation semble bloquée et, curieusement ou naturellement, chacun des protagonistes accuse l'autre d'être à l'origine du blocage du débat. Il est d'ailleurs regrettable que le citoyen n'ait pas plus d'informations concrètes et précises sur le contenu des diverses propositions, afin qu'il puisse lui-même se faire un jugement et qu'il ne soit pas uniquement obligé de subir la "propagande" de chacun des camps. Où sont les blocages? Est-ce réellement une question d'une ou deux semaines pour la date de démission effective du gouvernement? Après toutes ces semaines de tergiversations, on est en droit de se dire que ce n'est certainement pas là que réside le problème. Houcine Abbassi, en porte-parole du quartet, a promis de dire "ses quatre vérités" aux différents participants au débat et de le faire face à l'opinion publique. Je crois sincèrement que, s'il est capable de faire preuve de neutralité et d'objectivité, il rendrait un fier service aux Tunisiens en donnant ces informations, mettant ainsi chacun devant ses responsabilités.

Cette longue séquence de concertations révèle en fait une crise de confiance forte entre les différents protagonistes, où les non-dits l'emportent sur les déclarations publiques - voire même sur les contenus des différentes propositions. Mais elle révèle aussi que, sous couvert d'intérêt national scandé par tous, chacun cherche midi à sa porte.

A chacun son objectif

A mon avis le problème réside d'abord dans les objectifs avoués ou cachés de chacun. Avant de chercher une solution, il est peut-être primordial de se mettre d'accord sur l'objectif de la démarche. Aux deux extrêmes des acteurs du dialogue, on retrouve des forces qui n'ont pour unique objectif que de faire chuter le gouvernement et d'humilier ainsi le mouvement Ennahdha, face à des forces qui n'ont pour objectif que de s'accaparer le pouvoir et de ne pas le lâcher. Au centre se retrouvent des forces qui ont pour objectif de finaliser cette phase de transition au plus vite, dans les meilleures conditions, et d'aboutir à des élections présidentielles et législatives irréprochables.

Ces forces centristes - et centrales - , largement majoritaires dans le pays et largement majoritaires au sein de l'Assemblée, se retrouvent aujourd'hui aussi bien dans la coalition gouvernementale (et je ne pense pas à Ettakatol uniquement; elles sont présentes au CPR et aussi au sein du mouvement Ennahdha) qu'au sein de l'opposition. Si ces forces veulent une issue rapide à la crise, elles se doivent de dépasser leurs animosités, d'annoncer pour priorité leurs objectifs communs et de travailler à éliminer tous les obstacles à leur réalisation. Aujourd'hui, l'impatience des Tunisiens, mais aussi la défiance des opérateurs économiques locaux et étrangers, exigent d'avancer au plus vite vers l'unité nationale et la consécration de l'intérêt national.

Si les forces centristes posent ces objectifs comme point central d'un débat national sans aucune volonté d'exclusion, je suis persuadé qu'en moins d'une semaine peuvent être trouvées toutes les modalités nécessaires à la bonne continuation de la transition démocratique, aussi bien pour le travail que les prérogatives et l'agenda de l'ANC. Il sera impératif que ces modalités soient traduites noir sur blanc, affichées publiquement et, pour certaines, inscrites dans la loi, afin de rassurer tout le monde et garantir leur réalisation. Dans ce même laps de temps, il sera aisé de choisir une personnalité consensuelle qui aurait pour charge de composer un gouvernement non-partisan, lequel jouirait du soutien politique d'une très large majorité au sein de l'ANC comme en dehors.

Ce samedi 7 septembre nous commémorons le quarantenaire du martyr Mohamed Brahmi. Nous commémorons la mémoire d'un député engagé qui militait pour cette transition démocratique, et j'espère de tout cœur que ses collègues et que la classe politique puissent honorer sa mémoire par une sortie de crise rapide et répondant aux aspirations des Tunisiens.