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Transitions et temps de latence: Comprendre un phénomène décourageant mais temporaire

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TUNISIA TRANSITION
SOFIENE HAMDAOUI/AFP/Getty Images
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J'ai beau avoir consacré une grande partie de ma vie professionnelle aux pays en transition, travaillant avec eux et sur le terrain, j'ai toujours autant de mal à supporter le moment, hélas assez fréquent, où ceux qui ont eu le courage de changer la donne en s'opposant à des situations politiques insupportables sombrent dans la désillusion, victimes d'un contexte économique difficile. Ceux qui ont fait le pari du changement sont souvent ceux qui souffrent le plus, mais, heureusement, cela n'empêche pas les peuples d'essayer. J'en veux pour preuve l'expérience des pays du Sud de l'Europe à la fin des années 70 (j'étais encore collégien à l'époque), des pays d'Europe centrale et orientale dans les années 90, celle de plusieurs pays d'Afrique dans les années 2000 et, car l'histoire tend à se répéter, ce qui se passe en Tunisie aujourd'hui...

Au-delà de leurs différences apparentes, ces pays ont des points communs frappants. À commencer par la rapidité des transitions politiques qui, parce qu'elles semblent systématiquement devancer les transitions économiques, font souvent rimer ouverture politique avec déclin économique. Voyez la Pologne actuelle: quelques années à peine après avoir renversé un régime répressif, la population, lassée par les difficultés économiques qui accompagnent une transition prolongée, a porté un homme fort au pouvoir. Si ce scénario peut sembler difficile à comprendre, on le retrouve pourtant en Espagne, où le mécontentement économique avait aussi débouché sur une tentative de coup d'État militaire quelques années après la transition politique du pays. Mais aussi en Afrique du Sud ou en Serbie, parmi quantité d'autres pays, où des réactions de ce type se sont répétées, à des degrés divers. Le sentiment de découragement peut également provenir du caractère non linéaire et inachevé du changement politique, qui voit les nouvelles équipes au pouvoir conserver toujours des éléments du passé, ce qui peut effectivement être assez déstabilisant et, bien évidemment, difficile à accepter.

Revenons à la Tunisie: l'heure est à la désillusion, provoquée par les retombées économiques de la transition amorcée il y a sept ans. Mais l'histoire ne s'arrête pas là. Quand les populations s'accrochent, en dépit des difficultés, les résultats positifs sont au rendez-vous et l'avenir s'éclaircit. J'ai eu l'occasion récemment de discuter avec des petits entrepreneurs et agriculteurs du Sud du pays, une zone durement touchée par l'effondrement des flux touristiques. Ce qui m'a frappé, pourtant, c'est de constater que mes interlocuteurs n'avaient pas perdu conscience des avantages de la liberté politique retrouvée, l'un me disant même: "Il y a dix ans, nous n'aurions pas eu avoir ce type de conversation, parce que la police s'en serait mêlée et ça, pour nous, ça compte". J'y vois un véritable signe de résilience, comme dans les nombreux projets à petite échelle qui cherchent à développer une offre touristique se substituant à "l'ancien modèle" ou dans la création d'une coopérative textile par des femmes soucieuses de prendre leur destin en main. De fait, cela ressemble beaucoup aux initiatives locales engagées au début des années 90 en Pologne ou en Bulgarie.

Classiquement, certains m'opposeront qu'à l'inverse des pays d'Europe centrale et orientale, la Tunisie n'a pas la "carotte" de la perspective d'adhésion à l'Union européenne. Certes. Mais si effectivement la Tunisie ne peut pas, comme les pays européens en transition, faire jouer ce levier de l'adhésion à l'UE, elle a tout à gagner d'une intégration économique resserrée avec l'Europe.

Les jeunes entrepreneurs innovants vivent déjà cette intégration au quotidien. Il suffirait que le reste de l'économie suive. Car l'intégration économique est le choix que la Tunisie peut et doit faire: outre les afflux d'investissements étrangers qui en découleraient et donneraient un élan bienvenu aux petites et moyennes entreprises du pays, elle permettrait de développer une activité touristique haut de gamme dans le Sud et l'Ouest tout autant que sur le littoral, et de revitaliser ainsi ces régions.

Mais l'argument de poids qui doit inciter à aller jusqu'au bout réside dans le fait que, parmi les pays confrontés à des difficultés économiques au début de leur transition, ceux qui ont su connu conserver des systèmes économiques et de gouvernance ouverts ont pour la plupart fini par se retrouver en bien meilleure posture économique -- car l'inverse est rarement vrai. L'achèvement de la transition politique n'est donc pas forcément garant de la réussite économique, mais il y contribue fortement. Nous savons aussi d'expérience que, pour réussir sur les deux fronts, il importe de conjuguer ouverture politique et ouverture économique. Pour toutes celles et tous ceux qui ont souffert pendant ces années difficiles, il faut donc continuer à inciter les dirigeants tunisiens à ouvrir l'économie du pays, à l'instar de ce qu'ils ont fait sur le plan politique. Ce faisant, la Tunisie pourra, dans quelques années, faire partie des pays que nous citions en exemple plus haut.

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