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Pour une Tunisie qui regarde vers l'avenir

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YOUTH FUTURE
vadimguzhva via Getty Images
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J'ai eu l'honneur de discuter longuement et à l'impromptu avec un groupe de jeunes Tunisiens, en visite dans nos bureaux dernièrement.

Comme souvent, dans ces moments-là, on se laisse facilement emporter par l'énergie et l'impatience des jeunes de cette région. Ils sont la promesse d'un esprit d'entreprise vivace dans un pays où l'offre des services du secteur privé est insuffisante, sans parler des services publics.

Si l'on rapproche cette énergie de la jeunesse avec la récente déclaration (tout aussi énergique) du ministre du Développement à un large auditoire d'investisseurs, on aura le sentiment que la Tunisie se projette bien vers l'avenir et non vers le passé.

Cependant, comme toujours, la réalité est bien plus complexe, et le tableau beaucoup plus sombre, celui d'une économie perçue comme en repli.

Une tendance d'autant plus marquée aujourd'hui, en raison des pressions considérables qui s'exercent sur la Tunisie, sommée d'assainir ses finances publiques. Cette situation entraîne des décisions parfaitement contraires au message d'ouverture et de dynamisme véhiculé par les jeunes Tunisiens. Un nouvel arrivant comme moi doit s'interroger sur ces "univers parallèles" et se demander lequel correspond à la réalité, lequel in fine prévaudra.

Si l'on se base sur les chiffres et l'actualité quotidienne, on serait enclin à être pessimiste. Les derniers rapports sur la facilité de faire des affaires font apparaître une chute rapide de la Tunisie, tandis que les résultats de l'indice de compétitivité mondiale sont tout aussi préoccupants.

Comme il en a été question récemment lors de notre discussion avec l'association des jeunes dirigeants d'entreprise, là où le constat est le plus inquiétant, c'est que ce décrochage porte sur les aspects les plus essentiels au renouveau de l'économie, comme la facilité de créer une entreprise, l'accès au crédit et, naturellement, le paiement des taxes et impôts.

Pourquoi ces trois éléments sont-ils importants ? Parce que les investisseurs étrangers étudient entre autres le tissu de petites et moyennes entreprises (PME) d'un pays avant d'y placer leurs fonds: si ce secteur est prospère, il pourra leur fournir les biens et les services dont ils ont besoin pour servir eux-mêmes leurs clients. Un jeune entrepreneur racontait dernièrement que beaucoup de ses amis avaient échoué parce qu'ils ne pouvaient pas financer les consommations intermédiaires nécessaires à leur production. C'est là l'illustration d'une cruelle réalité. Il reste beaucoup à accomplir pour créer un environnement propice à la réussite des PME.

Le gouvernement a envoyé certains signaux qui ne contribueront guère à attirer les investisseurs, comme en témoigne la restriction du financement des importations, même si cette mesure est destinée à stopper la dégradation de la balance des paiements.

Le monde peut sembler obnubilé par les chiffres, mais chacun sait qu'ils ne disent pas tout, fort heureusement. Dans le cas de la Tunisie, ils ne disent rien de l'existence d'un vivier d'entrepreneurs innovants, en majorité des jeunes, qui suscitent l'intérêt des pôles d'innovation mondiaux.

Si les gourous de l'innovation font régulièrement halte en Tunisie, ce n'est pas un hasard.
Mon expérience et mon passage dans la plupart des départements régionaux de la Banque mondiale m'ont appris que les États ont tendance à ne pas réaliser l'impact véhiculé par la réussite de leurs jeunes innovateurs en termes d'image. Ils tendent également à ignorer, ou, pire, à tenter d'exploiter de manière prématurée ces entreprises, les considérant comme un moyen d'augmenter leurs recettes (alors qu'ils devraient investir dans ces structures...).

Certes, des pays comme la Pologne, la Croatie et la Serbie, qui ont connu une période de transition économique assez semblable à celle de la Tunisie, ont mis des années à se convertir à une idée que d'autres, comme la Finlande et l'Estonie, ont appliquée sans attendre.

Ces deux pays, que rien ne destinait à devenir des pôles mondiaux pour l'innovation et les start-up, offrent conseils et expertise à d'autres pays sur les efforts à accomplir pour mettre sur pied une économie de l'innovation florissante. Que disent les experts de ces pays ? Eh bien, que les pouvoirs publics devraient subventionner au mieux les jeunes pousses pour leur mettre le pied à l'étrier (les grands investisseurs finançant les projets qui survivent) et, évidemment, veiller à ce que les lois ne viennent pas tuer dans l'œuf ces initiatives.

Si l'on prend tous ces éléments en considération, la Tunisie apparaît comme un pays traversé d'univers parallèles multiples: celui d'une jeunesse dynamique ouverte aux pôles d'innovation mondiaux et celui d'une caste d'hommes d'affaires plus traditionnels, repliée sur elle-même, qui veut au contraire s'en protéger.

Deux autres univers coexistent en parallèle, les PME de structure classique qui sont à la peine et le secteur modeste mais dynamique des start-up à forte valeur. Il y a des pays qui reconstruisent leur économie en misant sur le numérique et les start-up, mais ils sont rares et plus petits que la Tunisie. Par ailleurs, ils s'appuient sur un système éducatif qui promeut l'ouverture et l'excellence, ce dont la Tunisie n'est pas dotée aujourd'hui.

Voilà pourquoi ces jeunes entrepreneurs impatients, leurs idées brillantes et leurs projets de start-up salués par tous, ont besoin que les autres versants de l'économie soient aussi florissants. Si rien n'est fait pour eux, ils iront ailleurs et laisseront place à un univers parallèle sombre. Voilà pourquoi les autorités tunisiennes doivent faire preuve d'audace, notamment au regard du contexte actuel, choisir l'ouverture plutôt que la préservation de prés carrés, faciliter la création de PME plutôt que la réglementation excessive du secteur financier et soutenir la jeunesse plutôt que l'économie du passé.

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