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L'Iran, éternel colosse aux pieds d'argile

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HASSAN ROHANI
Fars News / Reuters
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INTERNATIONAL - La presse marocaine a réussi le pari de la neutralité dans sa couverture des récentes manifestations sans précédent depuis 2009, ayant secoué l'Iran, pays de 80 millions d'habitants et de 1.65 millions de kilomètres carrés, soit plus de deux fois le Maroc pour les deux indicateurs. Mais ceci s'est fait au détriment d'une couverture en profondeur des événements. Que s'est-il réellement passé?

Machhad à la pointe de la contestation

Tout a commencé le jeudi 28 décembre lorsqu'une manifestation a démarré à Machhad, deuxième plus grande ville du pays, capitale du grand est iranien, connue aussi pour être la ville natale du guide suprême de la République islamique d'Iran, Ali Khamenei. La ville est aussi une destination incontournable de pèlerinage des chiites de toute la région.

Au cours des manifestations, des slogans anti-régime ont été scandés. Très rapidement les manifestations ont donc revêtu une teinte politique, après avoir démarré sous le leitmotiv socio-économique: contre l'augmentation du prix des œufs et du carburant, généralement contra la vie chère et le chômage puis la corruption et le despotisme. Car comme le notent certains observateurs, en dépit de la levée des sanctions, l'économie iranienne ne décolle pas.

Mais pourquoi les revendications ont-elles été aussi inattendues qu'agressives vis-à-vis du régime?

Parce que le régime iranien se revendiquait depuis des décennies comme un bastion de l'anti-impérialisme et de l'anti-américanisme. Dans les rues de Téhéran, ou de Machhad, il n'est pas anodin de voir des slogans "L'Amérique est le grand Satan". Or cela n'a pas empêché Hassan Rohani de "pactiser" avec ce grand Satan, du temps de l'administration Obama, trahissant, aux yeux des Iraniens, la réalité des slogans scandés et le cynisme de la realpolitik des mollahs au pouvoir depuis 40 ans en Iran.

Non pas que le peuple iranien soit anti-américain, bien au contraire, les Iraniens avaient très bien accueilli la nouvelle de l'accord sur le nucléaire conclu en 2015 avec Obama. Mais le peuple iranien se rend compte depuis, pour ceux qui en doutaient encore, que ses dirigeants ne sont pas les leaders du dernier bastion de la résistance anti-impérialiste, comme ils l'ont si longtemps prétendu.

Et au vu des résultats qui ont suivi la levée des sanctions, et qui n'ont pas empêché la politique d'austérité prônée par Rohani, sur fond de baisse des cours du brut et de frilosité des investisseurs européens, la déception est de mise.

A tout cela s'ajoute la politique clairement hostile de l'administration Trump, qui si elle passait à l'action sur le dossier du nucléaire, en annulant le deal conclu avec Obama, finirait d'achever tout espoir de décollage économique en Iran. L'Union européenne a donc riposté en organisant à Bruxelles une réunion au sommet avec le ministre des Affaires étrangères de l'Iran pour confirmer le maintien de l'accord sur le nucléaire.

Que se passe-t-il donc depuis ce 28 décembre 2017?

Le 28 décembre, plusieurs points de ralliement ont été recensés à travers l'Iran. Une chose peu inhabituelle vu que le pays connait de temps à autre de petites perturbations. Mais ce qui est nouveau, c'est la simultanéité des manifestations, réparties sur l'immense territoire, ainsi que la virulence des slogans, allant pour certains jusqu'à demander la destitution du guide suprême, au pouvoir depuis 1989, alors qu'au départ il s'agissait du gouvernement uniquement représenté par Rohani.

Beaucoup peuvent y voir une main étrangère, surtout après les déclarations de sympathie au mouvement formulées par Donald Trump et Netanyahou. Mais de nombreux analystes s'accordent à dire que la raison de l'amplification soudaine d'un phénomène anodin et courant en Iran, est la succession de crises sociales, de promesses non tenues, de la consécration du clientélisme grâce à la rente des hydrocarbures, d'alternances creuses, et d'une administration pléthorique et inefficace.

Tout ceci dans un contexte de tensions contre l'Arabie saoudite, dont le ton provocateur n'est plus à démontrer, et de polémiques sur le prétendu croissant chiite (Liban, Syrie, Irak, Iran) que l'Iran soutiendrait militairement et financièrement, au détriment du confort quotidien du citoyen iranien.

Ainsi étaient pointés du doigt les Gardiens de la révolution, déployés en Irak et en Syrie aux côtés des Russes, pour défendre le pouvoir de Bachar al-Assad, et éloigner au maximum l'influence occidentale, sous couvert de la guerre contre Daech. Mais aussi le rôle que joue de plus en plus le Hezbollah du Liban, qui ne cache pas du tout, selon son leader Nasrallah, le soutien indéfectible et indispensable à sa survie (financement, armes et même nourriture) que lui accordent les Gardiens de la révolution directement liés à Khamenei. Un soutien qui n'a de cesse de saigner les caisses du pays, sans grand résultat.

Retour au calme dès le 6 janvier

Après plus de 20 morts, des centaines de blessés et d'arrestations, le pays semble avoir retrouvé le calme. Surtout après que le régime a appelé à des manifestations de soutien retransmises en direct et en grande pompe par la télévision officielle, mais surtout depuis que le président Rohani a reconnu le droit qu'ont les manifestants de revendiquer une amélioration du niveau de vie. Il semble que le régime soit en train de miser le tout pour le tout sur son ouverture aux investissements européens de pays comme la France notamment, que Khamenei, le guide suprême, évite d'assimiler dans ses discours aux Etats-Unis et au Royaume Uni.

Car la France quant à elle, souhaite à tout prix consolider la percée du géant hydrocarbure parisien TOTAL dans le pays, et lorgne le plus grand gisement gazier au monde, South Pars. Les investissements des constructeurs français dans le pays sont de plus en plus nombreux, à leur tête, Citroën et Renault. La France est donc en cela, avec l'Allemagne, un allié stratégique d'un régime las de décennies d'isolement, et avide de retrouver enfin la position qui lui revient dans la région, et même dans le monde.

La situation s'est calmée, mais la colère gronde toujours

Mais les racines de la colère sont toujours là: un chômage à 12% (chiffres officiels), atteignant même plus de 28% chez les jeunes. 30% de la population a moins de 20 ans, et plus de deux Iraniens sur trois ne connaissent que le régime des mollahs, ne se souvenant pas de la révolution de 1979, ayant eu lieu il y a pourtant moins de 40 ans.

Mais l'espoir demeure. Avec des jeunes majoritairement éduqués et 46% des filles qui atteignent l'université pour des études poussées d'ingénierie par exemple, l'Iran caracole au top mondial de cette catégorie. Loin des accusations d'obscurantisme, La société iranienne aspire, indéniablement, à de plus en plus d'accès à l'emploi stable et à l'ouverture à l'international.

Ceci étant, le peuple iranien reste attaché à sa terre, et ne souhaite pas en arriver à la destruction totale constatée dans d'autres pays de la région. Et voilà l'atout principal des mollahs. Mais jusqu'à quand? Car sans alternance véritable, les prochaines crises risquent cette fois de s'éterniser, et une nouvelle révolution commence déjà, chez certains, à se faire sentir.

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